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Chapitre 2 Chapitre 2

Je traîne jusqu’à ma chambre, enlève seulement mes baskets, et me glisse sous les draps, prêt à m’abandonner au sommeil. Ma tête tourne, et j’ai un peu mal au nez, mais ce n’est rien comparé au vide que je ressens depuis des mois.

À midi, quelqu’un frappe à la porte. Je me réveille en sursaut, sans la moindre envie d’ouvrir. Je me tourne dans mon lit, décidé à dormir encore quelques heures. Puis j’entends une voix douce crier mon nom. Finalement, je me lève, mon corps encore affaibli par la soirée de la veille, et me dirige vers la porte. La voix continue d’appeler mon nom, et je finis par tourner la clé dans la serrure.

— Mon fils !

Ma mère me prend dans ses bras dès que j’ouvre la porte, soulagée que je l’aie fait. Je la surprends à me fixer, les larmes aux yeux.

— Ne t’en fais pas, maman, ce n’est rien. Entre, ça me fait plaisir de te voir.

— Ton visage… Toujours à… J’ai apporté de quoi manger. Si tu veux bien de moi, bien sûr.

Curieuse comme elle est, je vois qu’elle fait un effort pour ne pas poser de questions sur mon état. Mes yeux se posent sur le plat qu’elle tient, et mon appétit s’éveille immédiatement. Il faut dire que ma mère est une excellente cuisinière. Depuis toujours, la cuisine est sa véritable passion, même si elle a dû suivre une carrière de secrétaire pour satisfaire ses parents. Quand mon frère et moi avons quitté la maison, elle a décidé d’arrêter de travailler pour se consacrer à son rêve. Aujourd’hui, elle cuisine dans un petit restaurant qu’elle a monté avec une amie, tout près de chez moi.

— Évidemment. Ne fais pas attention au bazar, je n’ai pas encore eu le temps de ranger après la soirée d’hier. Tu ne travailles pas aujourd’hui ?

— Non, Élisa vient de perdre son mari, je te l’avais dit. Nous fermons le restaurant pendant deux semaines, ça va me permettre de souffler un peu. L’histoire du mari d’Élisa me rappelle de mauvais souvenirs, ceux de mon père. Il est mort quand j’avais onze ans, emporté par un accident. Personne n’a rien pu faire pour le sauver. Je l’ai vu souffrir pendant des mois et partir d’une manière atroce. Comme s’il n’avait jamais existé, comme si nous n’étions que des grains de poussière dans ce monde.

Un court moment de nostalgie nous unit, ma mère et moi, avant que l’odeur du plat ne me ramène à la réalité.

— Ça a l’air délicieux, comme d’habitude.

— Toujours pour mon petit garçon.

Ses mots m’apaisent, et son regard me rassure. Elle est incroyable, même après toutes ces années difficiles. Ses cheveux gris, coiffés en carré court, s’accordent avec ses yeux. Elle est si petite qu’on se demande comment je peux être son fils. Ses talons et son rouge à lèvres sont indispensables. Elle est toujours élégante et sûre d’elle. Je n’ai jamais compris pourquoi elle n’a jamais retrouvé quelqu’un après mon père, mais je n’ai jamais voulu lui poser cette question. J’ai toujours espéré qu’un autre homme la rendrait heureuse, car elle le mérite, et surtout parce qu’elle a tant d’amour à donner. J’ai envie de la protéger à chaque instant, mais en réalité, c’est elle qui veille le plus sur moi.

— Je suppose que tu ne comptes pas chercher du travail dans cet état…

— Maman, je n’ai pas envie de me disputer avec toi. Je le ferai, quand je serai prêt. Voilà ma promesse. Je n’ai jamais dit quand.

— C’est comme ça que tu veux te battre pour elle ? En restant ici, sans boulot, à te faire tabasser à chaque coin de rue ?

Ses mots me transpercent. Je sens que la pitié qu’elle ressentait ces derniers mois s’est dissipée. Décevoir Chris et Lisa est une chose, décevoir tout le monde aussi, mais décevoir ma mère est impensable, et pourtant, je savais que ça arriverait. Cette fois, c’est fait.

— Je vais accepter la proposition de cette agence.

Ma mère ne peut contenir sa joie et me serre immédiatement dans ses bras. J’ai l’impression d’étouffer, et pas seulement à cause de son étreinte.

Il y a deux mois, Ambroise est venu me voir. C’est un ami de l’université, nous avons fait ensemble notre master en journalisme à l’école supérieure de Loudre. C’est un gars sympa, avec un humour un peu décalé qui garantit de bonnes soirées. Après son diplôme, il a été recruté par un journal connu pour son orientation gaulliste et conservatrice. Une belle carrière en perspective. Moi, j’ai tout de suite travaillé dans une agence de presse réputée en tant que reporter, spécialisé dans l’agriculture. J’adorais la pression de rédiger des articles rapidement et d’être à l’affût de la moindre info intéressante pour les journaux du monde entier. J’adorais ça plus que tout, sauf elle.

Un ami d’Ambroise a quitté une petite agence de presse pour des raisons personnelles. Ambroise, encouragé par Étienne, a proposé ma candidature sans mon accord. L’agence m’a contacté il y a deux semaines, me laissant un mois pour y réfléchir. Je n’ai pas envie d’accepter.

La promesse faite à ma mère résonne dans ma tête comme un écho sans fin. En croisant son regard embué, je comprends qu’il est impossible de reculer cette fois.

Après avoir nettoyé et rangé mon appartement, j’ai finalement dormi bien plus d’heures qu’un être humain n’en a besoin. J’ai arpenté le sol en long et en large avant de me résoudre à appeler l’agence. Ils n’ont même pas exigé d’entretien pour le poste, mon expérience dans cette prestigieuse agence leur a suffi. Je pensais avoir une chance de rater cet entretien, à tel point que personne n’oserait plus m’embaucher, mais voilà que j’accepte un travail, sans aucune échappatoire à cette situation.

Je commence ma période d’essai dans une semaine. C’est une agence de presse spécialisée dans le sport, ce qui rend la situation encore plus ironique. Bien que le football m’ait séduit dès l’âge de six ans, je ne suis pas certain de pouvoir me qualifier de sportif. Même si, depuis un an, la boxe a sculpté davantage mon corps.

Cette journée a été des plus pénibles, et je ressens le besoin presque vital de me défouler en frappant un punching-ball. Arrivé à la salle, mes camarades se moquent de mon nez bien amoché. Je leur réponds par des sourires amusés, tout ce que je veux ce soir, c’est canaliser ma douleur à travers mes coups. J’enfile mes gants bleus et laisse ma colère parler la première.

Après seulement quinze minutes, je suis en sueur, mes muscles sont tendus, ma mâchoire est crispée, et mon regard reflète une férocité pure. La rage ne fait que croître en moi, alimentée par cette femme qui m’a dépouillé de ce qui me restait d’humanité. Après trente minutes de crochets et d’uppercuts, je perds le contrôle total de moi-même. Mon état de transe prend le dessus, je m’effondre, genou à terre, les yeux fixés au sol. L’entraînement est terminé pour ce soir, les émotions m’assaillent trop pour que je puisse rester précis dans mes coups.

Je décide de rentrer chez moi et d’appeler Chris en chemin.

— Hey, mec, bien remis de samedi soir ?

Sa voix est bien plus enthousiaste que mon silence qui suit, puis il se ressaisit.

— Max, ça va ?

— Oui, j’ai… J’ai accepté ce travail à l’agence de presse, tu sais.

Chris reste silencieux un instant, réfléchissant à la meilleure réponse pour éviter de me contrarier.

— Après réflexion, ou quelque chose t’a poussé à le faire ?

— Ma mère a déjeuné avec moi hier. C’est la première fois que j’ai eu le sentiment de la décevoir.

— Tu ne déçois personne, on te pousse à faire les bons choix parce qu’on t’aime.

— Les bons choix ? Toi-même m’as poussé dans ses bras il y a huit ans !

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  2. Chapitre 2Chapitre 2 Chapitre 2
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Chapitre 3

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