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Chapitre 1
La fumée me piquait les poumons, une douleur âcre qui effaçait tout le reste. Dehors, la tempête de neige faisait rage, un monstre blanc et silencieux, mais à l'intérieur, c'était l'enfer. Le feu crépitait, dévorant les rideaux de soie, les meubles design, toute ma vie. Mon bras me lançait, là où le couteau s'était enfoncé, mais la douleur physique n'était rien comparée à celle qui me déchirait le cœur.
À travers la baie vitrée, j'avais vu Marc, mon mari, s'effondrer. Il était sorti chercher de l'aide, de la nourriture, n'importe quoi. La neige l'avait avalé en quelques secondes. Disparu.
Et Chloé, ma fille, celle que j'avais sortie d'un orphelinat miteux, que j'avais élevée comme ma propre chair, exultait. Elle se tenait à côté de ses parents biologiques, ces deux vautours que j'avais fait venir dans ma propre maison pour la rassurer. Ils riaient, un son horrible qui se mêlait au crépitement des flammes.
« C'est ta faute ! » hurlait Chloé, le visage déformé par la haine. « Tu nous as piégés ici ! »
Ils ignoraient que leur minable village de vignerons avait été le premier à être enseveli, que je leur avais sauvé la vie. Une vie qu'ils utilisaient maintenant pour détruire la mienne. Ils avaient jeté ma petite Léa, trois ans, par la fenêtre parce qu'elle pleurait trop fort. Mon bébé.
Puis, Chloé, dans un dernier geste de "gratitude", m'avait poussée dans la cave. « Crève de faim, sale riche. »
C'est là, dans le noir et le froid, que j'avais trouvé les bidons d'essence pour la tondeuse. Ma dernière décision. Si je devais mourir, ils mourraient avec moi. J'avais mis le feu à ma propre maison, à mon propre tombeau.
La chaleur était devenue insupportable, puis plus rien.
Je me suis réveillée en sursaut, le corps trempé de sueur, le cœur battant à tout rompre. J'étais dans mon lit, dans ma chambre. Les draps en lin égyptien étaient frais contre ma peau. Pas de fumée, pas de sang, pas de cris. Juste le silence feutré de notre villa parisienne.
Dehors, le ciel était d'un blanc laiteux. La radio sur ma table de chevet diffusait une voix grave.
« … une vague de froid sans précédent s'abat sur la France. Les températures chuteront de près de vingt degrés dans la nuit. Il est conseillé de limiter les déplacements… »
Le même jour. C'était le même jour.
La porte de ma chambre s'est ouverte doucement. Chloé est entrée, un plateau à la main. Elle avait dix-sept ans, l'âge de l'ingratitude, mais son visage était un masque de douce préoccupation.
« Maman, tu es réveillée ? Je t'ai apporté ton café. »
Elle a posé le plateau sur la table de chevet, s'est assise sur le bord du lit. Son geste était tendre, calculé.
« Il fait si froid dehors. Je m'inquiète pour mes parents. »
Mon sang s'est glacé. Les mêmes mots. La même intonation faussement innocente.
« Tu sais, à la campagne, ils n'ont pas grand-chose. Je me demande s'ils ont assez de bois pour se chauffer, assez de nourriture. »
Elle a levé les yeux vers moi, de grands yeux suppliants que j'avais tant aimés.
« Je voudrais aller les voir, maman. Juste pour m'assurer que tout va bien. »
Je la regardais, et je ne voyais plus ma fille. Je voyais le monstre qui avait ri pendant que mon mari mourait et que ma fille Léa gisait dans la neige. Mon cœur était un bloc de glace, une douleur sourde et profonde. J'ai repensé au jour où je l'avais trouvée. Elle avait quatre ans, abandonnée devant un hôpital, grelottant de fièvre, couverte de bleus. Ses parents l'avaient laissée là. C'est nous qui l'avions sauvée, qui lui avions tout donné. L'amour, l'éducation, le luxe. Et pour quelle reconnaissance ?
Elle a vu mon silence et a mal interprété. Elle a cru que j'hésitais, que j'étais simplement inquiète pour sa sécurité sur la route. Elle s'est blottie contre moi, un geste qu'elle n'avait pas eu depuis des années.
« S'il te plaît, maman. Je serai prudente. Ou alors… peut-être qu'on pourrait les faire venir ici ? Juste le temps que la vague de froid passe. On a tellement de place. »
Son corps contre le mien était une profanation. Sa voix, une torture. Chaque mot était un clou de plus dans mon cercueil. Elle ne voulait pas s'assurer qu'ils allaient bien. Elle voulait leur montrer sa nouvelle vie, leur rapporter des trophées, prouver qu'elle valait mieux qu'eux tout en restant leur fille. L'égoïsme à l'état pur.
J'ai pris une profonde inspiration, forçant mes muscles à se détendre. J'ai caressé ses cheveux, un geste mécanique, vide de toute chaleur.
« Bien sûr, ma chérie. C'est une excellente idée. »
Un sourire a illuminé son visage. La victoire.
« Vraiment ? Oh, merci maman ! Tu es la meilleure ! »
« Va te préparer, » ai-je dit, ma voix étonnamment stable. « Je vais descendre à la cave. Je vais leur préparer un colis avec quelques bonnes choses. Du vin, du foie gras. Pour qu'ils ne manquent de rien en arrivant. »
Elle m'a embrassée sur la joue, un baiser humide et faux, avant de se lever et de danser presque jusqu'à la porte.
« Je me dépêche ! »
La porte s'est refermée. Je suis restée assise, le regard fixe. La cave. Oui. C'est là que tout allait commencer. Et cette fois, c'est là que tout allait finir pour elle.
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