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Chapitre 1

Amélie Dubois regardait le visage pâle de sa grand-mère sur le lit d'hôpital.

Les machines émettaient des bips réguliers, un son qui lui glaçait le sang.

Dix-huit ans, étudiante en pâtisserie, et tout son monde s'écroulait.

Sa grand-mère, sa seule famille, celle qui l'avait élevée.

Celle qui tenait la petite boulangerie de quartier, "Au Bon Pain Dubois".

Une boulangerie au bord de la faillite.

Le médecin avait été clair : maladie grave, traitement expérimental, coûteux, en Suisse.

Amélie n'avait rien. Que des dettes et un talent pour les gâteaux.

Elle sortit de la chambre, les épaules lourdes.

Comment trouver autant d'argent ?

Les quelques économies de la boulangerie avaient fondu avec les premiers soins.

Elle avait cherché des aides, frappé à toutes les portes. En vain.

Un soir, alors qu'elle livrait une commande de mignardises pour un événement mondain, un homme l'avait abordée.

Victor Moreau.

La trentaine, charismatique, puissant. À la tête d'un empire du luxe. Haute couture, parfums.

Il avait goûté une de ses créations, un éclair au chocolat revisité.

Il avait été impressionné, disait-il.

Puis il avait appris sa situation, par des voies détournées.

Quelques jours plus tard, il lui avait fait une proposition, dans son bureau immense surplombant Paris.

"Je peux tout arranger. Le traitement de votre grand-mère, les dettes de la boulangerie."

Amélie avait senti un espoir fou.

"Que voulez-vous en échange ?"

Victor Moreau avait souri, un sourire qui ne touchait pas ses yeux.

"Devenez ma compagne. Apparaissez à mon bras. Soyez là pour moi."

Amélie avait reculé, le cœur serré.

"Une... compagne ?"

"Un arrangement, si vous préférez. Financier. Et confidentiel."

Elle avait pensé à sa grand-mère, à son souffle fragile.

Elle avait accepté, la voix brisée.

Un pacte. Son sacrifice.

Victor Moreau la comblait.

D'attentions, de cadeaux somptueux.

Il avait discrètement racheté les dettes de la boulangerie.

Sa grand-mère était partie pour la Suisse, dans une clinique renommée.

Amélie vivait désormais dans un appartement luxueux qu'il avait mis à sa disposition.

Un jour, il lui offrit un stand exclusif lors d'un prestigieux salon du chocolat.

"Montrez votre talent, Amélie."

Elle avait pleuré de joie. Ses pâtisseries, admirées, goûtées. Un rêve.

Une autre fois, elle attrapa une mauvaise grippe. Clouée au lit.

Victor annula un voyage d'affaires crucial à Dubaï.

Il resta à son chevet, lui apportant des bouillons, changeant les compresses froides.

Il lui parlait doucement, lui lisait des poèmes.

Il lui promit un voyage romantique annuel à Venise, dès qu'elle irait mieux.

"Notre tradition à nous."

Amélie, dix-huit ans, naïve, commença à croire.

À cet homme attentionné, à ses gestes tendres.

Elle développa des sentiments sincères.

Elle croyait à un amour réciproque.

Elle oubliait le pacte, l'argent. Elle ne voyait que lui.

Les cours de pâtisserie étaient sa bulle d'oxygène.

Ses camarades la soutenaient, pour la plupart.

Chloé, issue d'une famille aisée, la jalousait ouvertement.

"Regardez-moi cette Amélie, elle a trouvé un pigeon."

Amélie ignorait les médisances, portée par son bonheur fragile.

Léo Durand, son ami d'enfance, l'appela un jour.

Musicien de jazz, saxophoniste sensible. Il étudiait au conservatoire à Paris.

Ils s'étaient retrouvés par hasard quelques semaines plus tôt.

Léo avait toujours eu un faible pour elle.

"Comment va ta grand-mère ?" demanda-t-il, toujours attentionné.

"Mieux, beaucoup mieux. Grâce à... un ami."

Elle n'osait pas tout lui dire.

Un après-midi, Amélie attendait Victor dans un café chic près des Champs-Élysées.

Une femme élégante s'approcha de sa table.

Grande, mince, un regard perçant. Isabelle de Rochemonte.

Directrice d'une galerie d'art contemporain renommée.

"Amélie Dubois, je présume ?"

Sa voix était suave, presque menaçante.

"Oui ?"

"Je suis Isabelle de Rochemonte. L'ex-petite amie de Victor."

Amélie sentit un frisson désagréable.

"Il ne m'a jamais parlé de vous."

Isabelle eut un petit rire sec.

"Les hommes oublient vite. Surtout Victor. Il m'a quittée, ou plutôt, je l'ai quitté il y a quelques années. Pour ma carrière à New York. Mais je suis de retour."

Elle marqua une pause, observant Amélie.

"Victor est un homme d'habitudes, vous savez. Il aime ce qui est familier."

Elle sortit un carnet de chèques de son sac Hermès.

Elle griffonna quelque chose, signa.

Elle déchira le chèque et le posa sur la table, devant Amélie.

Deux cent mille euros.

"Ceci est pour vous. Pour que vous disparaissiez. Doucement, sans faire de vagues."

Amélie regarda le chèque, puis Isabelle. Choquée.

"Je... je ne comprends pas."

"Oh, je crois que si. Victor s'amuse. Vous êtes une distraction. Mais je suis revenue, et la récréation est terminée."

Amélie était secouée, mais elle tenta de garder contenance.

"Victor... il tient à moi."

Sa voix tremblait légèrement.

Isabelle sourit, un sourire carnassier.

"Vraiment ? Il vous l'a dit ? Ou ce sont ses cadeaux qui parlent pour lui ?"

Amélie sentit le doute s'insinuer. Les paroles d'Isabelle étaient cruelles, directes.

"Il est différent avec moi," murmura Amélie, plus pour se convaincre elle-même.

"Chérie, Victor est toujours 'différent'. C'est sa spécialité."

Isabelle se pencha en avant, confidentielle.

"Il vous a offert un stand au salon du chocolat, n'est-ce pas ? Très généreux."

Amélie hocha la tête, surprise qu'elle le sache.

"Il m'avait offert la même chose. Une exposition privée dans sa galerie préférée, pour mes premiers artistes. Il est prévisible."

Isabelle sortit son téléphone.

"Faisons un petit test, voulez-vous ? Pour voir à quel point il 'tient' à vous."

Elle tapa rapidement un message.

"Je viens d'envoyer un SMS à Victor. Une urgence à ma galerie. Une œuvre d'art majeure endommagée juste avant un vernissage important."

Elle regarda Amélie.

"Maintenant, à votre tour. Envoyez-lui un message. Dites-lui que vous avez eu un accident de scooter. Quelque chose de crédible, mais qui nécessite sa présence."

Amélie hésita. Son cœur battait la chamade. C'était cruel, tordu.

Mais une partie d'elle voulait savoir. Devait savoir.

Elle prit son propre téléphone, les mains moites.

Elle écrivit : "Victor, j'ai eu un petit accident de scooter. Rien de grave, mais je suis un peu secouée. Tu peux venir ?"

Elle envoya le message, le souffle coupé.

Le désespoir la poussait à accepter ce défi insensé.

L'attente fut un supplice.

Chaque seconde s'étirait.

Amélie se remémora le voyage d'affaires annulé, les nuits où Victor avait veillé sur elle.

Ces gestes ne pouvaient pas être faux.

Elle se rappela la douceur de sa main sur son front, la tendresse dans sa voix.

Elle s'accrochait à ces souvenirs, comme à une bouée de sauvetage.

Isabelle la regardait, un sourire amusé aux lèvres.

Le téléphone d'Amélie vibra.

Un message de Victor.

Son cœur s'emballa. Puis se serra.

"Amélie, désolé, urgence avec Isabelle. Prends un taxi, fais-toi soigner. Je t'appelle plus tard."

Pas de question sur son état. Pas d'inquiétude palpable. Juste des instructions.

Amélie sentit les larmes lui monter aux yeux.

Isabelle montra son propre téléphone.

"Regardez. Il m'a répondu en premier. 'J'arrive tout de suite. Ne touche à rien.'"

Elle ajouta, presque doucement : "Il est déjà en route pour ma galerie."

Amélie était anéantie. La réponse de Victor était une gifle.

Froide, distante. Priorité claire.

Isabelle savourait sa victoire.

"Vous voyez ? Une œuvre d'art endommagée est plus importante que votre petit accident."

Elle reprit, sa voix mielleuse empoisonnée de cruauté.

"Le stand au salon du chocolat ? C'était une réplique. La promesse de Venise chaque année ? Il me l'avait faite aussi. Nous y sommes allés trois fois."

Chaque mot était un coup de poignard.

"Vous n'êtes qu'un substitut, ma chère. Une pâle copie. Il essaie de revivre notre histoire avec vous."

Amélie comprit. L'illusion dorée venait de voler en éclats.

Elle n'était qu'une pièce dans son jeu, un pansement sur une vieille blessure.

La douleur était immense, insupportable.

Amélie baissa la tête. Elle avait perdu.

Elle prit le chèque de deux cent mille euros. Le papier était froid dans sa main.

"Je partirai," dit-elle d'une voix éteinte.

"C'est la meilleure chose à faire. Pour tout le monde." Isabelle rangea son carnet de chèques.

Elle se leva, élégante, triomphante.

Amélie resta assise, le regard vide.

Elle se sentait salie, utilisée.

La pluie se mit à tomber dehors, une pluie fine et triste.

Isabelle s'arrêta à la porte du café.

Elle se retourna, un dernier regard condescendant pour Amélie.

"Ne soyez pas une petite chose effarouchée, Amélie. Vous avez eu ce que beaucoup de filles voudraient. Un aperçu du grand monde. Maintenant, retournez à vos gâteaux."

Puis elle disparut.

Amélie resta seule, le chèque à la main, le cœur en miettes.

Elle pensa au concours national de jeunes pâtissiers.

Le premier prix : une bourse pour étudier à la prestigieuse École Nationale Supérieure de Pâtisserie à Yssingeaux.

Une nouvelle résolution naquit dans son désespoir.

Elle allait se battre. Pour elle. Pour son art.

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Liste des chapitres

23 chapitres au total

  1. Chapitre 1Introduction
  2. Chapitre 2Chapitre 1
  3. Chapitre 3Chapitre 2

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