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Chapitre 3 Trente jours
Elle dîna avec Kabir comme on marche sur un fil tendu au-dessus du vide. Il avait cuisiné son plat préféré, allumé deux bougies, mis la table avec le soin maladroit qu'il réservait aux occasions qu'il jugeait importantes. Elle mangea, elle rit aux bons endroits, elle répondit à ses questions sur sa journée par des phrases vagues et souriantes. « Tu es pâle, dit-il en lui servant de l'eau. » « Un dossier qui m'a épuisée. Rien de grave. » Il posa la main sur la sienne, la garda un instant. Elle eut envie de lui hurler la vérité, et elle se contenta de retourner sa paume pour serrer ses doigts. Cette nuit-là, elle ne dormit presque pas. À l'aube, elle ouvrit son agenda et écrivit, en haut de la première page vide, un chiffre : 29. Il lui restait vingt-neuf jours pour trouver une porte de sortie. Elle passa la fin de la nuit à dresser la liste de ce qu'elle possédait : quelques économies, des relations, une réputation solide, une amie fidèle. Cela lui parut dérisoire face à un homme capable de faire trembler un patron. Mais elle ne se laisserait pas écraser sans se battre. Elle arriva au bureau à sept heures et demie, avant tout le monde, avec la ferme intention de frapper à la seule porte qui pouvait encore la protéger : celle de son patron. Monsieur Malhotra dirigeait l'entreprise depuis plus de vingt ans. Il l'avait recrutée à la sortie de ses études, l'avait formée, promue, défendue quand certains doutaient d'elle. Elle le considérait comme un mentor. Elle attendit qu'il ait posé sa veste et sa tasse de thé, puis elle referma la porte de son bureau derrière elle. « Priya. Vous avez une mine terrible. Asseyez-vous. » « Monsieur, il faut que je vous parle de Monsieur Rohan. »
Elle vit le sourire de son patron se figer, à peine, comme une vitre qui se voile. « Rohan ? Qu'a-t-il fait ? »
Elle avait préparé ses mots toute la nuit. Elle parla de messages insistants, de cadeaux non désirés, d'une visite tardive dans son bureau et de propos déplacés. Elle ne dit rien du secret de son père, ni du chantage : cette porte-là restait fermée, à double tour. Elle dit seulement qu'elle ne se sentait plus en sécurité et qu'elle souhaitait ne plus avoir affaire à lui.
Monsieur Malhotra l'écouta jusqu'au bout, les doigts joints sous le menton. Quand elle eut fini, il soupira longuement.
« Priya, je vais vous parler comme à une fille. Rohan est un homme à l'ancienne. Il est expansif, un peu excessif, il s'enthousiasme facilement pour les personnes brillantes. Je suis certain qu'il n'a rien voulu de mal. » « Il m'a fait des avances alors que je lui ai dit que j'étais mariée. » « Il a peut-être mal interprété votre amabilité. Vous êtes charmante avec les clients, c'est ce qui fait votre talent. » Il se leva et alla à la fenêtre, le dos tourné. « Vous savez ce que représente son groupe pour nous ? Quarante pour cent de notre portefeuille. Quarante pour cent, Priya. Si Rohan se fâche, ce sont des centaines d'emplois qui vacillent. » Elle remarqua la sueur légère à ses tempes et son regard qui fuyait vers le téléphone. Il avait déjà parlé à Rohan. Elle en était certaine. Priya comprit alors, dans un vertige glacé, qu'elle n'avait jamais eu de mentor. Elle avait eu un patron, et les patrons choisissent toujours ce qui les fait vivre. « Vous me demandez de me taire, dit-elle doucement. » « Je vous demande de faire preuve de discernement. » Il se retourna, le visage plus dur. « D'ailleurs, j'allais justement vous appeler. Rohan a demandé que vous soyez son interlocutrice exclusive sur le prochain contrat. À partir de lundi, c'est vous seule qui gérez son dossier. » Elle eut l'impression qu'on lui retirait l'air de la pièce.
« Je peux refuser ? » « Vous pouvez tout refuser. » Il croisa son regard sans ciller. « Mais je serais obligé d'en tirer les conséquences dans votre évaluation annuelle. »
Elle sortit sans savoir comment. Dans le couloir, elle s'appuya contre le mur, le souffle court, les mains glacées. Un pas se rapprocha, et une voix chaude l'appela. « Priya ? » Diya se tenait devant elle, un dossier contre la poitrine, l'inquiétude dans ses grands yeux. Elles s'étaient connues dès le premier jour dans l'entreprise, avaient partagé des cafés brûlants, des fous rires interdits et des nuits de bouclage.
Diya était probablement la seule personne, hors de sa famille, qui la connaissait vraiment. « Tu as vu un fantôme, dit-elle à mi-voix. » « Presque. » « Viens. Pas ici. »
Elle l'entraîna dans la petite salle de réunion du fond, referma la porte. Priya s'assit, les épaules affaissées. Elle sentit que les mots montaient en elle, prêts à déborder.
Elle en laissa passer quelques-uns : un homme puissant, un client important, une pression qu'elle ne pouvait pas nommer. Elle ne dit ni le nom de Rohan, ni celui de son père. « Tu ne peux pas me dire, c'est ça ? » « Pas encore. »
Diya lui prit les mains, serra fort. « Alors je ne poserai pas de questions. Mais si tu as besoin de quelqu'un dans ton dos, Priya, tu m'as, moi. Quoi que ce soit. »
Les larmes revinrent, sans bruit. Priya hocha la tête, incapable de parler.
Le soir, dans son bureau, elle relut le message que Rohan lui avait envoyé pendant la journée : un simple bouquet de fleurs blanches, accompagné d'une carte. Vingt-huit jours, disait la carte, de son écriture fine et élégante. Il comptait, lui aussi.
Elle déchira la carte en petits morceaux, un à un, comme si elle pouvait ainsi déchirer le temps. Puis elle ouvrit son agenda, barra le chiffre 29 et écrivit 28 en dessous, d'une main qui ne tremblait plus. Elle ne trouverait aucune aide au sein de l'entreprise. Il lui restait un seul endroit où chercher des réponses : la maison de son père.
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