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Chapitre 1

Un éclat de verre, une étagère qui cède, l'odeur âcre de la térébenthine qui inonde l'atelier. C'est tout ce dont je me souviens avant le noir total. J'avais poussé Louis, mon fiancé, juste à temps. Les lourds pots de peinture et les cadres en bois se sont écrasés là où il se tenait une seconde plus tôt. Le choc m'a projeté la tête la première contre mon chevalet, et des éclats de verre projetés par une toile brisée ont atteint mes yeux.

Le sacrifice était instinctif, une réaction née de l'amour.

À l'hôpital, Louis tenait ma main, son visage baigné de larmes. Les médecins venaient de m'annoncer que mes cornées étaient sévèrement endommagées. J'étais, pour une durée indéterminée, aveugle.

« Manon, mon amour, pardonne-moi. »

Sa voix était brisée, pleine de remords.

« C'est de ma faute. Je te promets, je serai tes yeux. Je ne te quitterai jamais. Je t'aimerai et prendrai soin de toi pour toujours. »

Ses mots étaient un baume sur ma nouvelle réalité terrifiante. Dans ce monde d'obscurité, sa promesse était ma seule lumière. J'ai cru chaque mot. Je me suis accrochée à son serment comme à une bouée de sauvetage. Il était mon monde, et maintenant, il serait ma vue.

Les mois qui ont suivi ont été un long tunnel de dépendance et de patience. Louis était prévenant, au début. Il me décrivait les couleurs du ciel, me lisait des livres, me guidait dans notre propre appartement. J'ai appris à naviguer dans le noir, guidée par sa voix et le son de ses pas.

Puis, un miracle. Un chirurgien renommé, un spécialiste contacté par ma famille, a proposé une greffe expérimentale. L'opération a été un succès. Après des semaines de bandages et d'attente angoissante, je pouvais enfin revoir. La première chose que j'ai vue, c'était le visage ému de ma mère à l'hôpital.

J'ai décidé de ne rien dire à Louis. Je voulais lui faire la surprise. Je voulais rentrer à la maison, le voir, et lui dire : « Regarde, mon amour, ton sacrifice n'a pas été vain. Je peux voir à nouveau. » J'imaginais ses larmes de joie, son étreinte soulagée.

Le taxi m'a déposée devant notre immeuble. Mon cœur battait la chamade, une joie pure et enfantine m'envahissait. J'ai sorti mes clés, savourant le simple geste de pouvoir viser la serrure sans aide. J'ai tourné la clé doucement, voulant que ma présence reste une surprise totale.

J'ai poussé la porte.

Le silence n'était pas total. Un son faible, rythmé, venait du salon. Un gémissement. Puis un autre, plus aigu, féminin.

Mon sang s'est glacé.

J'ai avancé à pas de loup dans le couloir, mes yeux s'habituant à la pénombre de l'appartement. La scène qui s'est offerte à moi dans le salon a fait voler en éclats mon monde, mon amour, ma confiance.

Sur notre canapé, celui où nous avions passé tant de soirées à parler de notre avenir, Louis était nu. Et sous lui, se tordant de plaisir, Chloé. Ma galeriste. La femme qui était censée vendre mes œuvres, promouvoir mon art. Elle était là, dans mon salon, avec mon fiancé. Sa robe rouge était jetée sur le sol, à côté du pantalon de Louis.

Je suis restée figée, incapable de respirer. Le son de leurs ébats était une torture. Chaque gémissement était un coup porté à mon cœur.

Puis, j'ai entendu leurs voix, haletantes.

« Plus doucement, Louis... Et si elle rentrait ? » a murmuré Chloé.

La réponse de Louis a scellé mon destin et a anéanti la dernière parcelle d'espoir en moi.

« Ne t'inquiète pas. Elle est chez sa mère pour la journée. Et même si elle rentrait, qu'est-ce que tu veux qu'elle voie ? Elle est aveugle. Complètement aveugle. »

Le mépris dans sa voix. La légèreté avec laquelle il prononçait le mot "aveugle", comme si c'était une blague, un avantage pratique. Ma cécité, la conséquence de mon sacrifice pour lui, était devenue sa couverture, sa permission de me trahir dans notre propre foyer.

Une nausée violente m'a submergée. La douleur était si intense, si physique, qu'elle a éclipsé le choc. Ce n'était pas seulement de la trahison, c'était une profanation. Il avait profané mon sacrifice.

Sans un bruit, j'ai reculé. J'ai refermé la porte derrière moi avec une lenteur infinie. Dehors, la neige avait commencé à tomber. De gros flocons silencieux qui recouvraient Paris d'un manteau blanc et froid. La blancheur immaculée contrastait violemment avec la saleté que je venais de voir, la saleté que je ressentais au plus profond de mon âme.

Je me suis appuyée contre le mur froid du couloir de l'immeuble. La chaleur de mes larmes gelait sur mes joues.

C'était fini. Tout était fini.

Dans le silence ouaté de la neige qui tombait, j'ai pris ma décision. Je ne pleurerais pas pour lui. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction. J'allais partir. Mais pas avant d'avoir récupéré ce qui m'était dû.

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Liste des chapitres

11 chapitres au total

  1. Chapitre 1Introduction
  2. Chapitre 2Chapitre 1
  3. Chapitre 3Chapitre 2

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