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Chapitre 2
Le lendemain, alors que je finissais de mettre mes rares possessions dans des cartons, on a frappé à la porte. Je n' attendais personne. L' assistante de Madame Dubois m' avait déjà contactée par téléphone, tout était réglé pour mon départ.
J' ai ouvert.
Marc et Chloé se tenaient sur le seuil.
Marc avait l' air mal à l' aise. Chloé, elle, arborait un sourire triomphant. Elle était magnifique, dans une robe griffée qui devait coûter plus cher que tout ce que je possédais. Elle s' est glissée à l' intérieur sans y être invitée, son regard balayant avec dégoût mon petit appartement en désordre.
« Alors, c' est ici que tu vivais ? » a-t-elle dit d' un ton faussement compatissant. « C' est… pittoresque. »
Marc est entré à sa suite, fermant la porte derrière lui. Il n' osait pas me regarder.
« Adèle, on est venus chercher les dernières affaires de Pierre, » a-t-il dit d' une voix sourde.
Pierre. Mon fils. Leur fils maintenant.
Un souvenir de ma vie passée m' a frappée avec la violence d' un coup de poing. Je me suis revue, à genoux, suppliant Marc de me laisser voir Pierre. Il m' avait ri au nez, me disant que je n' étais pas digne d' être sa mère. Cette humiliation, cette douleur, je la sentais encore dans ma chair.
J' ai serré les poings, mes ongles s' enfonçant dans mes paumes.
« Ses affaires sont dans la chambre, dans le carton bleu, » ai-je répondu d' une voix neutre.
Chloé s' est approchée de ma table de travail, où étaient étalés mes derniers croquis. Elle en a pris un, le tenant du bout de ses doigts manucurés comme si c' était un objet sale.
« C' est toi qui as dessiné ça ? C' est mignon. Un peu… amateur. Tu manques de technique, ma chérie. Mais c' est normal, sans la bonne formation. »
Chaque mot était une petite pique destinée à me blesser. Autrefois, ça m' aurait anéantie. Aujourd' hui, ça ne m' atteignait plus. Je la regardais comme on observe un insecte curieux.
« Si tu le dis, » ai-je simplement répondu.
Mon indifférence a semblé l' irriter. Elle voulait une réaction, des larmes, de la colère. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction.
Marc est revenu du fond de l' appartement, un petit carton dans les bras. Il s' est arrêté devant moi.
« Adèle, je… »
« Ne dis rien, Marc, » l' a coupé Chloé en s' approchant de lui, possessive. « Il n' y a rien à dire. Elle a accepté l' argent de ta mère. La transaction est terminée. »
Elle s' est tournée vers moi, son sourire devenant cruel.
« Tu as bien fait de prendre le chèque. C' est tout ce que tu pouvais espérer obtenir de la famille Dubois. Une fille comme toi ne pouvait pas rêver de plus. »
C' en était trop. Pas pour moi, mais pour Marc. Une lueur de colère a traversé son visage. Il était faible, mais il avait encore une once de décence.
« Chloé, ça suffit. »
« Non, ça ne suffit pas, » ai-je dit calmement, en m' avançant vers eux. « Elle a raison. J' ai pris l' argent. Maintenant, partez de chez moi. »
Mon ton était si froid, si dénué d' émotion, que Marc a eu un sursaut. Il m' a regardée, vraiment regardée pour la première fois depuis qu' il était entré. Il cherchait l' Adèle qu' il avait connue, celle qui l' aimait éperdument. Il n' a rien trouvé.
Cette prise de conscience a semblé le paniquer. Il s' est approché, a voulu poser une main sur mon bras.
« Adèle, ne sois pas comme ça… »
J' ai reculé d' un pas.
« Ne me touche pas. »
Le rejet était si net, si brutal, qu' il a perdu contenance. La colère a remplacé la panique.
« Tu te prends pour qui, putain ? Après tout ce que j' ai fait pour toi ! Je t' ai sortie de ton quartier de merde, je t' ai payé tes études ! »
Il a attrapé mon bras, cette fois avec force. Sa poigne était douloureuse.
« Tu n' es rien sans moi ! Rien ! »
Au même moment, le petit Pierre, qui était resté silencieux jusqu' ici, est sorti de la chambre. Il tenait dans ses mains le carnet de croquis que j' avais laissé sur le lit. C' était mon projet de fin d' études, des mois de travail.
Il m' a regardée, puis il a regardé son père qui me tenait brutalement. Il a regardé Chloé qui souriait. Et puis, avec un calme terrifiant pour un enfant de cinq ans, il a ouvert le carnet et a commencé à déchirer les pages, une par une.
Le bruit du papier qui se déchire a empli le silence de la pièce.
Marc a lâché mon bras, stupéfait.
Chloé a laissé échapper un petit rire satisfait.
Pierre a jeté les morceaux de mes dessins à mes pieds. Il m' a regardée avec des yeux vides, les mêmes yeux que ceux qu' il avait eus dans ma vie passée, juste avant de me tendre le verre d' eau empoisonnée.
« Je ne t' aime pas, » a-t-il dit d' une petite voix claire.
Je suis restée immobile. Je ne ressentais rien. Pas de colère, pas de tristesse. Juste un vide immense. La dernière petite flamme d' un sentiment passé venait de s' éteindre pour toujours.
J' ai regardé Marc. J' ai regardé Chloé. J' ai regardé cet enfant qui n' était plus le mien.
« Sortez, » ai-je dit.
Ma voix était si basse qu' ils ont à peine entendu.
« Sortez de chez moi. Maintenant. »
Cette fois, il y avait une telle force dans mes paroles qu' ils ont obéi sans discuter. Marc a pris Pierre par la main, l' air complètement perdu. Chloé lui a jeté un dernier regard triomphant avant de franchir la porte.
Je l' ai refermée derrière eux. Je me suis approchée des morceaux de mes dessins éparpillés sur le sol. Je ne les ai pas ramassés. C' était le passé. Un passé mort et enterré.
Mon avenir commençait maintenant. Et il serait construit sur les ruines de tout ce qu' ils venaient de détruire.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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