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Chapitre 2 Le silence des siens
Esta ne sut jamais vraiment comment elle avait réussi à quitter la boutique dans sa robe de tous les jours, ni comment ses jambes l'avaient portée jusqu'à sa voiture garée deux rues plus loin, tant les minutes qui suivirent le départ de Jak se fondirent en un brouillard confus de larmes et de mains tremblantes. La vendeuse avait proposé de l'aider, avait murmuré des mots de réconfort qu'Esta n'avait pas vraiment entendus, et elle s'était retrouvée seule au volant, le cœur battant si fort qu'elle craignait qu'il ne se brise réellement dans sa poitrine, avant même d'avoir parcouru le premier kilomètre.
Son téléphone vibrait sans discontinuer sur le siège passager, et lorsqu'elle osa enfin y jeter un œil à un feu rouge, elle comprit avec effroi que la nouvelle s'était déjà répandue. Des messages de connaissances, de collègues, de vagues relations qu'elle n'avait pas vues depuis des mois s'accumulaient à une vitesse vertigineuse, tous formulés avec la même curiosité malsaine déguisée en compassion. Quelqu'un avait filmé la scène dans la boutique, ou peut-être la vidéo elle-même circulait déjà, et cette pensée lui donna la nausée au point qu'elle dut se garer sur le bas-côté pour reprendre son souffle.
Quand elle arriva enfin devant la maison de ses parents, la nuit était tombée depuis longtemps, et les lumières du salon, allumées comme chaque soir, lui parurent soudain étrangères, comme si elle n'avait plus vraiment sa place derrière cette porte qu'elle avait franchie des milliers de fois. Elle sonna, incapable de trouver ses clés dans le chaos de son sac, et ce fut sa mère qui ouvrit, le visage déjà marqué par une gravité qui trahissait qu'elle savait déjà tout, ou presque.
« Esta. » Le prénom tomba comme une question et un reproche mêlés, et sa mère recula d'un pas pour la laisser entrer, sans l'embrasser, sans la serrer contre elle comme elle l'aurait fait n'importe quel autre soir. « La mère de Jak m'a appelée il y a une heure. Elle dit que tu as trahi son fils. Elle dit qu'il y a une vidéo. »
Le salon, quand Esta y pénétra, ressemblait à une salle d'audience improvisée. Son père se tenait debout près de la cheminée, les bras croisés, le visage fermé d'une manière qu'elle ne lui connaissait que dans ses pires colères, et sa sœur Lid, assise sur le canapé, se leva précipitamment pour venir vers elle, la seule dans cette pièce à esquisser un geste de tendresse.
« Dis-moi que ce n'est pas vrai, » commença son père d'une voix qu'il peinait à contenir, avant même qu'Esta ait pu s'asseoir ou reprendre son souffle. « Dis-moi que cette famille n'a pas suivi les rumeurs qui courent déjà sur toi dans toute la ville. »
« Papa, je te jure que je n'ai rien fait. » Sa voix se brisa sur les derniers mots, et elle sentit les larmes revenir, plus violentes encore que celles versées dans la voiture. « Cette vidéo, ce n'est pas moi. Enfin, si, c'est mon visage, mais je n'ai jamais- je ne comprends même pas comment c'est possible. Quelqu'un a dû truquer les images, quelqu'un connaissait mon appartement, le tableau au-dessus de mon lit, tout- »
« Un montage. » Le mot sortit de la bouche de son père avec un mépris qui la transperça plus profondément que n'importe quelle main sur sa gorge. « Tu voudrais nous faire croire qu'un inconnu a eu accès à ton appartement, a filmé une scène entière avec ton visage, avec une précision chirurgicale, simplement pour te nuire ? Esta, ouvre les yeux. Les gens ne font pas ce genre de chose sans raison. »
Lid s'interposa alors, sa main serrant fermement celle de sa sœur, et pour la première fois depuis qu'elle avait franchi cette porte, Esta sentit qu'elle n'était pas totalement seule dans cette pièce hostile.
« Papa, regarde-la. Regarde la marque sur son cou. Tu crois vraiment qu'elle inventerait tout ça, qu'elle se laisserait étrangler par Jak devant une inconnue juste pour se donner le beau rôle ? »
Le silence qui suivit ces mots pesa lourdement sur le salon, et le père d'Esta, bien qu'ébranlé un instant par la marque violacée qui commençait à se dessiner sur la gorge de sa fille, ne céda pas pour autant. Il se contenta de secouer la tête, de détourner le regard vers la fenêtre plongée dans l'obscurité, et ce refus de la croire pleinement blessa Esta plus profondément que n'importe quelle insulte directe n'aurait pu le faire.
« Le mariage était dans deux semaines, » murmura-t-il enfin, d'une voix lasse. « Toute la ville était invitée. Les partenaires d'affaires de la famille Holloway, nos propres associés, tout le monde. Tu réalises ce que ce scandale va coûter à cette famille, à mon entreprise ? »
Ces mots achevèrent de briser quelque chose en Esta, quelque chose qu'elle ne parviendrait sans doute jamais à réparer complètement. Son propre père, dans les heures les plus sombres de sa vie, ne pensait qu'aux conséquences financières et sociales d'un scandale dont elle était la première victime. Elle se leva du canapé sans un mot, incapable de rester une minute de plus dans cette pièce où même l'amour paternel semblait se négocier à l'aune des contrats d'affaires, et Lid la suivit aussitôt, montant avec elle l'escalier qui menait à son ancienne chambre.
Une fois la porte refermée, loin des regards accusateurs du rez-de-chaussée, Esta se laissa enfin tomber sur son lit d'adolescente, et les sanglots qu'elle retenait depuis des heures éclatèrent avec une violence qui secoua tout son corps. Lid s'assit près d'elle, l'entoura de ses bras sans dire un mot pendant de longues minutes, préférant laisser sa sœur pleurer plutôt que de chercher des paroles qui, de toute façon, n'auraient rien pu réparer ce soir-là.
« Je vais t'aider à comprendre qui a fait ça, » dit finalement Lid, une fois les sanglots apaisés, sa voix empreinte d'une détermination froide qu'Esta ne lui connaissait pas. « Parce que quelqu'un a orchestré tout ça avec un soin qui n'a rien d'improvisé. Quelqu'un qui te déteste assez pour avoir accès à ton appartement, pour connaître les moindres détails de ta vie avec Jak. Et je compte bien découvrir qui. »
Esta releva la tête, les yeux encore rougis, et pour la première fois depuis l'irruption de Jak dans la cabine d'essayage, une émotion différente de la douleur pure commença à se frayer un chemin en elle : une colère sourde, encore fragile, mais bien réelle. Car si quelqu'un avait voulu la détruire avec une telle préméditation, elle n'avait pas l'intention de rester une victime silencieuse indéfiniment. Par la fenêtre de sa chambre, les lumières de la ville scintillaient comme autant de témoins indifférents à son malheur, et quelque part parmi elles, songea-t-elle en fermant les yeux, se trouvait la personne qui avait signé l'arrêt de mort de son bonheur. Elle ne savait pas encore qui, ni pourquoi, mais elle jura silencieusement qu'elle le découvrirait, quel qu'en soit le prix.
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