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Chapitre 2 Julia

Les voix reviennent avant même que la lumière ne perce l’obscurité. Elles tournent autour de moi comme des silhouettes sans corps, des ombres qui murmurent dans un couloir que je ne vois pas. Je flotte entre elles, incapable de remonter complètement à la surface, retenue par une lourdeur qui m’empêche encore d’ouvrir les yeux.

— Isabella… calme-toi ! On t’entend sur tout l’étage ! gronde une voix masculine, jeune, suave, légèrement essoufflée comme s’il venait de courir.

Isabella. Encore ce prénom. Encore cette femme qui pleure à mon chevet comme si j’étais sa sœur.

— Oui, tesoro, ne perturbe pas le sommeil de ta sorellona… ajoute la femme au parfum poudré, celle qui m’appelait stellina mia.

Sorellona. Grande sœur.

Le mot me frappe comme un choc intérieur, brutal, comme si mon esprit venait de heurter un mur invisible. Je n’ai pas de sœur. Je n’en ai jamais eu. Personne ne m’a jamais appelée ainsi. Pourtant, ces gens parlent de moi comme si j’étais un membre de leur famille, comme si j’étais aimée, attendue, pleurée.

Un autre homme intervient, plus grave, plus posé, avec un accent italien marqué : — Le médecin a dit qu’elle a seulement besoin de temps… qu’elle se réveillera éventuellement…

Isabella proteste, tape du pied, sanglote, refuse d’écouter. Je devine, à la façon dont ils parlent d’elle, qu’elle n’en fait qu’à sa tête, qu’elle a pris le premier vol pour venir ici malgré les recommandations de son grand frère. Elle est dévastée de me voir dans ce lit, inerte, et veut me ramener par la force brute de son amour.

Un amour qui me choque profondément, presque violemment, comme si mon propre cœur refusait d’y croire.

Une famille ? Un frère ? Une sœur ? Des parents ?

Je n’ai plus de famille. Pas comme ça. Pas une famille qui pleure, qui supplie, qui espère, qui se bat pour me garder en vie.

Je tente de repousser cette réalité absurde, mais des images affluent, des souvenirs qui ne sont pas les miens. Une cuisine lumineuse. Une vieille dame qui me montre comment rouler des gnocchis, ses mains fripées tachées de farine, son rire qui crépite comme l’huile chaude. Un homme qui me porte sur ses épaules pour décorer un sapin, une femme qui glisse une boucle à mon oreille avant la messe de minuit, un jeune garçon qui chante faux dans l’église, une petite fille qui court derrière moi.

Je suis heureuse dans ces souvenirs. Heureuse d’une manière que je n’ai jamais connue.

Puis d’autres images : un garçon qui vole un biscuit encore chaud, Isabella qui prend ma défense, Matteo qui revient en courant quand je tombe et m’érafle le genou. Plus tard, une chambre, des larmes, une rupture, une sœur qui me serre dans ses bras et me dit que ce bastardo ne m’a jamais méritée.

Ces souvenirs appartiennent à quelqu’un d’autre. À Juliette Moretti.

Et pourtant, je les sens comme s’ils étaient à moi, comme si nos esprits s’étaient entremêlés.

Je tente de comprendre, de remonter le fil, et soudain tout me revient : la Fashion Week, la soirée de clôture, les projecteurs, les rires, les robes scintillantes, les flashs. Je me vois — ou plutôt elle me voit — quitter la salle avec Angel, Erin, Kalia. Juliette m’admirait. Elle rêvait d’être cheffe cuisinière. Elle m’avait demandé de signer son livre de cuisine, celui que j’avais écrit en hommage à ma nonna. Je l’avais encouragée à suivre ses rêves.

Puis son ex-fiancé, sa douleur, sa fuite hors de l’hôtel, sa main qui tremble lorsqu’elle tente d’héler un taxi. Et la voiture qui surgit. Trop vite. Trop ciblée. Une main qui la pousse. Une main humaine. Une main familière. Une main qui veut sa mort.

Elle tombe. Elle glisse. Elle voit des talons rouges immobiles juste avant l’impact.

La douleur lui vrille la hanche. La lumière explose. Puis le noir.

Juliette est morte. Et je sens que je suis morte avec elle.

Les images se déchirent, mes propres souvenirs prennent le relais : Angel qui me tire par la manche, Kaz qui sabre le champagne, les filles qui rient, puis la secousse, le trou béant dans la carrosserie, mon corps aspiré dehors, le sol qui me brise, le sang, le froid, la voix de Béru qui hurle mon nom.

Je sens les bras de Béru autour de moi, sa chaleur qui tente désespérément de retenir la vie qui s’échappe déjà de mon corps, et son désespoir qui me traverse comme une onde brûlante. Tout ce que j’étais se dilue, se défait, se dissout dans un silence qui n’a plus rien d’humain.

Je comprends, avec une lucidité presque cruelle, que deux vies viennent d’être brisées au même instant, deux corps fauchés par la même violence, et qu’une seule âme refuse pourtant de disparaître.

Alors que mon souffle s’éteint, je sens que je ne reste pas là. Quelque chose me détache de lui, me soulève, me sépare de la chaleur de ses bras. Je flotte au-dessus de mon propre corps, au-dessus de Béru qui me serre contre lui comme s’il pouvait me retenir par la force de son amour, mais une puissance invisible m’arrache à lui et m’entraîne ailleurs, dans une direction que je ne choisis pas. Je suis tirée loin de lui, loin de ce qui a été ma vie, et projetée vers un autre lieu, un autre drame, un autre destin.

Je perçois alors une scène qui n’est pas la mienne : un autre corps étendu sur le sol, dans une rue, celui de Juliette, entouré d’ambulanciers qui s’affairent avec une urgence fébrile pour tenter de la ramener. Autour d’eux, des voix hurlent son nom, des pleurs éclatent, des mains tremblent.

Sa famille est là, dévastée, brisée, implorant qu’elle revienne. Je sens leur détresse comme si elle me traversait, comme si elle m’appelait, comme si elle m’attirait vers elle.

Et dans ce mouvement étrange, irréversible, je comprends que je suis en train de quitter Béru pour glisser vers Juliette, vers son corps meurtri, vers sa vie interrompue, vers ce cercle de douleur qui n’est pas le mien mais qui m’engloutit malgré moi.

Je suis aspirée vers elle, comme si une force profonde, ancienne, avait décidé que mon histoire ne s’arrêterait pas là, que mon âme devait trouver refuge dans la sienne, que nos destins devaient se rejoindre au moment même où ils se brisaient.

Au moment où les ambulanciers s’affairent autour du corps inerte de Juliette, quelque chose se produit en moi, quelque chose d’aussi violent que silencieux : je sens une force me happer, comme si un courant invisible m’arrachait à ce qui reste de mon propre corps pour me projeter vers le sien. Ce n’est pas une chute, ni un vol, ni un glissement ; c’est un mouvement total, irrésistible, qui me traverse de part en part et m’emporte dans une direction que je ne choisis pas. Je sens que je suis tirée hors de moi, aspirée par un appel que je ne comprends pas, propulsée vers une chair étrangère qui semble m’attendre depuis toujours.

La sensation n’a rien d’humain. Elle ressemble à un passage, à une traversée, à une frontière qu’on franchit sans savoir ce qu’il y a de l’autre côté. Je sens la matière de son corps, la densité de ses muscles, la chaleur de son sang, la fragilité de ses os, comme si je glissais dans un vêtement trop étroit, trop neuf, trop différent du mien. Je sens sa mémoire, ses émotions, ses peurs, ses joies, comme si elles se déployaient autour de moi pour m’accueillir, pour m’envelopper, pour me reconnaître. Et dans ce mouvement étrange, presque sacré, quelque chose se scelle : je fusionne avec elle, non pas par choix, mais par nécessité, comme si nos deux existences avaient été arrachées au monde au même instant pour n’en former qu’une seule.

Je deviens elle, et elle devient moi, dans un entrelacement si profond que je ne sais plus où s’arrête mon esprit et où commence le sien. Nos souvenirs se frôlent, nos sensations se mélangent, nos douleurs se répondent. C’est un choc, un éclair, une vérité qui s’impose sans que je puisse la contester : je suis revenue à la vie, mais dans le corps de Juliette Moretti, dans cette enveloppe qui n’est pas la mienne et qui pourtant me porte, me contient, me respire.

Un bruit lointain me parvient, suivi d’un souffle, puis d’un battement, comme si un cœur recommençait à fonctionner sous ma peau. La lumière s’impose ensuite, brutale, tranchante, et je comprends que mes yeux — ou plutôt les siens — s’apprêtent à s’ouvrir sur un monde qui ne sera plus jamais le même.

Elle me transperce comme une lame. Les sons me frappent comme des vagues trop hautes. Mon propre corps me semble étranger, comme si mes nerfs n’étaient pas branchés au bon endroit. Mes paupières tremblent, puis s’ouvrent enfin.

Des silhouettes se penchent au-dessus de moi. Des voix s’élèvent, trop proches, trop fortes.

— Mamma! Elle bouge! s’écrie Isabella, la voix brisée par l’espoir.

Je veux parler, dire que je suis là, que je les entends depuis un moment déjà. Mes mains bougent instinctivement, comme avant, comme quand j’étais Julia. Je signe dans la langue des muets : « Je suis réveillée, ne paniquez pas. »

Mais leurs regards se vident. Ils ne comprennent pas. Une réalisation se fait dans mon esprit.

Juliette n’était pas muette.

Ma main tremble sous le drap.

Se pourrait-il que…

Je tente de parler. Un souffle râpeux, étranglé, brûlant. Puis un mot. Puis un autre. La mamma de Juliette pleure de joie. Le papà m’aide à boire. Matteo baisse les stores. Isabella me serre la main.

Ils m’entourent, m’aiment, me couvrent de questions, de gestes, de chaleur. Une famille italienne dans toute sa splendeur : bruyante, chaotique, vivante. Rien à voir avec la mienne, où chaque geste était surveillé, chaque silence dangereux.

Et pourtant, une pensée me transperce :

L’un d’eux a peut-être voulu la mort de Juliette.

Je croise le regard d’Alessandro. Plein d’amour. Mais quelque chose en moi se crispe. Je suffoque sous leurs attentions. Je veux respirer. Je veux penser. Je veux fuir. Je veux appeler Béru.

Je tente de me redresser. — Attendez…

Ils se figent, suspendus à mes lèvres. — J’ai besoin… d’un téléphone.

Un silence tombe. Lourd. Épais.

Ils échangent des regards. Inquiets. Surpris. — Pour appeler qui? demande Isabella.

Je ne peux pas dire son nom. Pas encore. Pas devant eux. Pas alors que je ne sais pas qui a voulu la mort de Juliette.

Alors je détourne. — Je dois parler aux autorités… pour comprendre ce qui s’est passé.

Ils se détendent un peu. Mais pas complètement.

Et moi, je brûle d’envie d’attraper ce téléphone, de composer le numéro de mon mari, de lui hurler : « Béru! Je suis vivante. Je reviens vers toi. »

Mais je ne peux rien faire pour l’instant : je suis coincée dans ce lit, enfermée dans un corps qui n’est pas le mien, entourée d’une famille qui m’aime d’un amour qui ne m’appartient pas, et obligée de maintenir un mensonge dont dépend désormais ma survie.

Cette vérité s’impose avec une clarté presque douloureuse : je ne suis pas Juliette, mais je vais devoir devenir celle qu’ils croient voir, au moins assez longtemps pour comprendre ce qui s’est passé, pour protéger ce corps fragile, et surtout pour trouver un moyen de revenir vers lui.

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  1. Chapitre 1Chapitre 1 Julia
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Julia
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Bérubé

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