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Chapitre 3 Bérubé

Amelia descend les marches avec son sac à dos, qu’elle laisse tomber au pied d’un tabouret avant d’aller chercher du lait, des céréales et un bol dans l’armoire. Chaque matin commence ainsi, avec ce bruit de pas qui me rappelle que Julia ne descendra plus jamais ces marches. Adossé au comptoir, je bois mon café en silence. Le déjeuner est devenu un moment douloureux, comme les dîners, comme les soupers, comme tout ce qui, autrefois, appartenait à Julia. La maison entière est devenue un mausolée où chaque objet, chaque odeur, chaque silence porte son empreinte.

C’était toujours elle qui préparait le petit déjeuner. Elle adorait ça. C’était sa façon de prendre soin de nous, et aussi parce qu’elle me jugeait atroce en cuisine — et elle avait raison. Je devrais engager quelqu’un pour nous aider, une femme à tout faire, mais Julia refusait catégoriquement. Elle voulait que notre maison reste un foyer, pas un hôtel. Maintenant qu’elle n’est plus là, je ne sais plus ce que cette maison est censée être.

Le vide qu’elle a laissé se rappelle à moi quand Amelia passe près de moi pour se préparer un sandwich pour son lunch. Hier matin, nous nous sommes disputés pour des restes. Il reste encore des plats congelés que Julia avait préparés, soigneusement étiquetés pour les lunchs d’Amelia. Elle allait en prendre un, mais je l’en ai empêchée. Pathétique : un homme de trente-six ans qui arrache un tupperware des mains d’une adolescente. Je me suis vu faire, je me suis détesté, mais je n’ai pas pu lâcher prise. C’était un des derniers plats qu’elle avait cuisinés, un des derniers morceaux d’elle qui me reste.

Amelia le sait. Elle avait les yeux rouges, elle aussi. Une fois ces plats mangés, il n’y aura plus rien de Julia dans nos lunchs, dans nos journées, dans nos petites routines. Amelia étudie dans une école privée avec des programmes intensifs, dont la vocation Arts et Spectacle qui inclut son programme de danse. Le ballet est sa passion, et Julia surveillait son alimentation avec soin pour qu’elle ne tombe pas dans les excès qu’on voit trop souvent chez les jeunes danseuses. Julia aurait été une mère extraordinaire, si seulement son corps ne l’avait pas trahie. Amelia a comblé ce vide, et maintenant elle souffre autant que moi.

Je la regarde frapper une tranche de jambon entre deux tranches de pain, les yeux pleins de reproches. — Seulement un sandwich ?

Elle me fusille du regard, celui qui dit: Tu n’es plus le même.

Rien ne sera plus jamais pareil.

Je ravale l’envie de lui dire que Julia n’aimerait pas la voir se priver. À la place, je glisse une orange, une barre nutritive et une bouteille d’eau dans son sac. Elle soupire, mais ne proteste pas.

Elle contourne l’îlot avec la grâce d’une danseuse et s’affale sur le divan du salon, disparaissant derrière ses écouteurs comme on ferme une porte. Une porte que je n’arrive plus à rouvrir. Je m’apprête à lui dire de venir ranger, mais je vois l’heure : je n’ai pas le temps pour une dispute de plus. Je range moi-même, comme toujours depuis que nous sommes revenus d’Italie.

Je prends mon étui d’ordinateur et me dirige vers le hall. Amelia me suit. Je récupère mes clés, enclenche l’alarme. Avant, je devais toujours la retenir, lui rappeler de rester derrière moi le temps que je vérifie qu’aucun ennemi ne se cache dans les environs. Elle trouvait ça paranoïaque. Mais depuis le kidnapping du Nouvel An et l’attaque en Italie, elle suit mes règles sans discuter.

J’ouvre la porte. Je balaie les environs. Notting Hill n’est pas une zone de guerre, mais mon esprit ne connaît plus la différence. Chaque ombre est une menace, chaque silence un piège. Drake sort de chez lui, massif, dangereux, mais tendre avec sa femme. Angel nous salue du perron. Plus loin, Erin quitte sa maison, Brennan et leur fille lui font signe par la fenêtre. Julia adorait cette proximité, cette famille choisie. Elle disait que c’était la première fois de sa vie qu’elle se sentait en sécurité, qu’elle avait une famille qui ne voulait rien lui prendre et tout lui donner.

Julia et moi avions ce point commun : un monstre pour père et une mère trop brisée. Dès le premier jour où Brennan nous a présentés, nous nous sommes reconnus. Deux âmes cabossées qui savaient exactement où l’autre avait été brisée. Il nous a fallu dix ans pour devenir un couple, un an de plus pour que je la demande en mariage, et après seulement quatre ans de mariage… je la perds.

Ma Julia. Ma vie. Mon âme.

Amelia passe devant moi, brusque, et se dirige vers la voiture. Moi et Drake montons à sa suite. La Rolls Phantom démarre, escortée par notre sécurité. Pierson, son garde attitré, est déjà là. Un homme dangereux, mais fiable, parfait pour protéger une adolescente qui n’en fait qu’à sa tête.

Drake tente de discuter avec elle, mais elle répond à peine. Elle s’isole, et je la laisse faire. Je ne sais plus comment l’atteindre. Je ne sais plus comment être son oncle sans Julia.

Devant son collège, elle sort sans un mot. La portière claque, un son sec, final. Comme tout le reste depuis deux semaines. Ordinairement, je l’aurais interpellée. Julia non plus ne tolérait jamais un manque de politesse aussi flagrant. Mais je la laisse partir, comme je la laisse faire son deuil sans moi.

Je la regarde s’éloigner, et pour la énième fois depuis la mort de Julia, je me sens impuissant.

La voiture repart. Drake me demande comment elle va.

— On s’est disputé pour des restes, hier matin.

Ma voix se brise. Drake comprend. Il sait que c’est anormal. Il sait que je ne vais pas bien. Je croise les bras, posture défensive.

— Tu n’étais pas obligé de revenir au travail si tôt, dit-il.

— Ça fait déjà deux semaines. Rester à la maison ne changera rien.

La réalité nous est tombée dessus dès notre retour à Londres. Son absence est partout. Amelia avait ses pratiques de ballet, mais moi, j’étais seul à la maison, seul avec son odeur accrochée aux murs, aux draps, à ma peau. Où que je regarde, je la vois. Je la sens.

Le plus dur, c’est notre chambre. Chaque fois que j’y entre, je m’attends à la trouver agenouillée au pied du lit, prête à servir son maître. Ce n’est pas le sexe qui me manque, mais la dévotion, la confiance absolue, le sentiment d’être choisi. Julia et moi étions dans une relation maître-esclave en 24/7. Je ne voulais pas de ce type de relation au début, mais elle m’a appris à aimer, à ressentir, à devenir quelqu’un d’autre.

Elle était ma lumière. Mon paradis. Ma seule vérité.

Et maintenant, il ne reste que l’ombre.

Drake me regarde avec compassion. — As-tu songé à déménager ?

— Amelia ne me le pardonnerait pas.

Elle a déjà perdu sa tante. Elle a besoin d’Angel et d’Erin. Et moi, je ne suis pas prêt à renoncer à cette maison, à ce dernier lien avec Julia.

La voiture s’immobilise dans le parking souterrain de Sidov Corp. Nous descendons, encadrés par notre sécurité. Je me tiens droit, comme eux, mais à l’intérieur, je suis en ruines. Et personne ne doit le voir.

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  1. Chapitre 1Chapitre 1 Julia
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Julia
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Bérubé

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