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Chapitre 2 Iris
- Merci papa, dis-je simplement en le serrant dans mes bras. Mon père me répond par un sourire bienveillant. - De rien, sweetheart ! À demain.
Je referme doucement la porte derrière lui et pousse un profond soupir. Naïla, ignorant tout de mes problèmes d'adulte, trottine devant moi dans le couloir, encore tout excitée, son petit sac de glace à la main. Ses joues sont roses de sa promenade avec son grand-père.
Je lui souris, mais à l'intérieur, mon estomac se noue.
Je n'ai pas le courage de dire à mon père que j'ai perdu mon job. Les mots restent coincés dans ma gorge. Je n'aurais pas supporté de revoir cette ombre dans ses yeux. Je détourne le regard, comme si cela pouvait repousser la vérité encore un peu.
Et puis, autant retarder le moment où ma mère l'apprendra. Elle va s'inquiéter, me proposer immédiatement un nouveau poste chez l'une de ses connaissances, et je sais exactement comment cela finira : une nouvelle humiliation quand je perdrai ce travail qui ne me convenait pas lui non plus. Non. Cette fois, je tiendrai bon. Cette fois, je vais lui prouver que je peux m'en sortir seule. Je suis une adulte, bon sang. Je ne devrais plus avoir besoin que mes parents me viennent en aide.
Je me tourne vers Naïla et chasse mes pensées sombres. Elle passe toujours en premier.
Je l'aide à ranger ses affaires d'école pendant qu'elle me raconte en détail sa journée : d'abord la sortie à la fête foraine avec Sabrina et la classe, puis le merveilleux moment passé avec son grand-père au parc autour d'une glace à la fraise.
Ensuite, elle grimpe sur un tabouret de l'îlot de la cuisine, prête à préparer le dîner avec moi. Originaire d'Al‑Qamar, petit émirat arabe du Moyen-Orient, ma mère, Nadia Sha'uri, est arrivée aux États-Unis quand elle n'avait que 21 ans. Mon père est tombé fou amoureux d'elle alors qu'il lui donnait des cours d'anglais du soir. Elle m'a transmis tout son savoir culinaire, et je le transmets aujourd'hui à ma fille.
Ce soir, comme il fait beau, nous optons pour un barbecue en terrasse. Au menu : brochettes chich taouk accompagnées du taboulé de la veille. Naïla adore m'aider à piquer la viande sur les brochettes. Elle ajoute toujours beaucoup trop de légumes sur les siennes. Heureusement, elle n'est jamais difficile : elle adore tous les légumes.
Pendant que nous cuisinons, mes pensées continuent de tourner. Combien de temps mes économies vont-elles encore nous permettre de tenir ? Trois mois si je suis très prudente, quatre au maximum. Le loyer, les courses, les activités de Naïla...
Je tourne les brochettes sur le barbecue du minuscule balcon avec une pointe d'humeur. Il me faut un nouveau travail rapidement, et surtout sans passer par le réseau de ma mère. Je ne supporterai pas une fois de plus ces regards de pitié dans la famille, cette sensation d'être celle qui échoue toujours.
Malgré tout, je reste présente pour ma fille. Je ris à ses blagues, je m'intéresse à ce nouvel anime qu'elle veut regarder avec moi, agenouillée sur les coussins de la table basse du salon. Naïla est ma lumière. Je refuse que mes soucis assombrissent ces moments précieux. Quand arrive l'heure du bain, je respire enfin mieux. Cette routine nous apaise toutes les deux. L'odeur de fleurs d'oranger emplit la salle de bain. Naïla trépigne déjà. Je la soulève dans mes bras et la plonge délicatement dans la baignoire. Elle pousse un cri de joie en éclaboussant partout.
- Doucement ma puce, tu vas tout mouiller le sol, dis-je en riant. On garde un peu d'eau dans la baignoire, d'accord ?
Je lui lave les cheveux, puis lui rince la tête. Son regard devient calme et serein. Une fois sortie du bain, enveloppée dans une grande serviette, je lui sèche ses épais cheveux brun foncé, si semblables à ceux de son père.
C'est à ce moment qu'elle pose la question qu'elle me pose tous les ans à la même date: - Mom... Est-ce que papa viendra pour mon anniversaire, cette année tu crois?
La question me transperce.
Je m'arrête une seconde, la serviette entre les mains.
Puis je continue à lui essuyer les cheveux avec douceur. - Je suis désolée, ma belle... Je n'ai toujours pas réussi à le retrouver. Je t'ai déjà expliqué que ces choses-là prennent du temps. Mais je suis sûre que s'il savait, il ne manquerait aucun de tes anniversaires.
Je m'efforce de mettre de la conviction dans ma voix, mais au fil des ans, j'y crois de moins en moins.
Je termine de sécher ses cheveux, puis l'aide à enfiler son pyjama tandis qu'elle se tortille d'impatience. Une fois couchée et bien bordée, Naïla attrape ma main et la serre fort. - Mommy, raconte-moi encore l'histoire... Celle de ta première rencontre avec papa. Le prince d'Orient qui a volé ton cœur!
Je m'installe contre les oreillers, passe un bras autour d'elle. Je prends ma voix de conteuse, celle que je n'utilise que pour elle. - Il était une fois, dans une grande ville illuminée par mille lumières, une jeune archéologue passionnée nommée Iris. Elle participait à une importante convention internationale où elle présentait une théorie audacieuse sur d'anciennes civilisations préhumaines et des créatures aujourd'hui oubliées...
―Les fées! s'exclame Naïla avec excitation.
Elle adore les fées et tout ce qui a rapport au merveilleux.
« Exactement, je confirme. Mais les adultes ne croient plus à la magie. Et ils ne peuvent pas voir le petit peuple des esprits de la nature! » enchainai-je théâtralement, tout en enroulant une de ses mèches de cheveux autour de moi doigt. « Beaucoup se moquèrent d'elle, mais elle tint bon. Le soir, le cœur lourd, elle se réfugia au bar de l'hôtel. »
« C'est alors qu'il apparut : un homme élégant, au port royal, au regard perçant comme celui d'un aigle du désert. Il s'appelait Shamsî. » Je fais une petite pause, lui demandant si elle sait ce que cela veut dire dans la langue des Nahruniens, celle de son père...
« Shamsî veut dire mon soleil. Les Nahruniens appellent parfois leurs enfants ainsi en honneur au Sutan de Nahrun, qui est le soleil de la nation. » me récite savamment ma fille.
Depuis toute jeune, je me suis efforcée de tout lui enseigner sur le pays d'origine de son père. C'était une manière pour moi de lui permettre de rester connecter à lui, et surtout à cette part d'elle qui n'vient pas de moi. Je lui enseigne aussi l'arabe comme ma mère le faisait pour moi quand j'étais jeune...
Ma mère a toujours cru que c'était pour elle que je le faisais, pour préserver nos racines arabes... Et c'est vrai. Du moins en partie. Mais c'est aussi et surtout pour le père de Naïla, un homme que ma mère haïe avec toutes les fibres de son être, que je fais tout ces efforts...
Je crois bien que ma mère en ferait une syncope si elle le découvrait!
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