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Chapitre 3 Iris
Je confirme à ma fille qu'elle a donné la bonne réponse et j'en profite pour renforcer les raisons ― ou justifications que je lui donne toujours de l'absence de son père dans sa vie: ― C'est exact. Et c'est aussi pour cette raison ma chérie qu'il est très difficile de localiser ton père... parce que beaucoup de Nahruniens portent ce prénom en honneur au chef de leur nation.
Ma fille hoche la tête, bien trop compréhensive pour une enfant qui va sur ses 6 ans. Elle me fixe calmement, attendant que je poursuive, de ses yeux si vifs et si matures pour son âge.
Je poursuis donc mon récit, tout en lui caressant les cheveux tendrement. «Contrairement à tous les autres, Shamsî ne rit pas des théories d'Iris sur le monde féérique. Il l'écouta vraiment et il lui parla des légendes de son pays lointain, Nahrun, où l'on murmurait encore des histoires sur des êtres anciens et puissants.»
«Tous les deux discutèrent longtemps, de pouvoir, de confiance et de vulnérabilité. Cette nuit-là, Shamsî fit naître en elle un feu qu'elle n'avait jamais connu. Il devint son prince charmant, celui qui a volé son cœur pour toujours et qui lui a donné la plus belle des princesses : toi!» conclus-je, tout en déposant un baiser au sommet de sa tête.
Blottie contre moi, Naïla soupire alors de contentement, les paupières lourdes. - Tu l'aimes toujours, papa, hein, mommy? demande doucement Naïla comme chaque fois.
Je prends des détours comme si souvent pour éviter de répondre à la question : - Il est mon plus grand amour et ton père m'a fait le plus beau cadeau qui soit... Il aura toujours une place spéciale dans mon cœur, tout comme toi, ma chérie. Maintenant, ferme les yeux. Demain est un grand jour.
Je l'embrasse longuement sur le front, remonte les couvertures et quitte la chambre en éteignant la lumière.
Une fois dans le couloir, je ferme les yeux un instant. La souffrance que j'arrive à contenir devant ma fille remonte brutalement à la surface.
Shamsî... Serais-tu tout de même parti si tu avais su que nous avions conçu Naïla cette nuit-là?
La maison est plongée dans un silence lourd, seule réponse que je n'aurai sans doute jamais à cette question.
Je regagne ma chambre, referme la porte derrière moi et m'y appuie un moment, comme si le poids de la journée menaçait de m'écraser. Je me déshabille lentement, prends une douche rapide et enfile ma chemise de nuit en soie. Assise devant ma coiffeuse, je brosse mes cheveux encore humides.
C'est là que les souvenirs de cette fameuse nuit, sept ans plus tôt, reviennent avec une force presque violente.
La convention internationale battait son plein. J'avais osé présenter ma théorie controversée sur les civilisations préhumaines et les créatures surnaturelles. Dès les premières minutes, les rires avaient fusé dans la salle. Mes pairs s'étaient moqués ouvertement, me traitant de rêveuse ou de charlatane. Humiliée, j'avais quitté l'estrade et m'étais réfugiée au bar de l'hôtel.
C'est là qu'il était apparu.
Grand, élégant, vêtu d'un costume sombre qui soulignait sa silhouette athlétique, Shamsî s'était approché. Contrairement aux autres, il n'avait pas ri. Il avait commandé un verre pour moi et m'avait parlé des légendes de son pays avec un sérieux qui m'avait surprise.
Notre conversation avait vite dévié. Nous avions débattu avec passion des créatures anciennes, de la manière dont les Nahruniens les voyaient comme des êtres malicieux et puissants, tandis que je défendais une vision plus nuancée.
Loin de se sentir menacé par mes arguments, il semblait... intrigué. Impressionné, même. Contrairement à la plupart des hommes avec qui j'ai eu des rancards avant lui, il ne paraissait pas incommodé par mes diplômes ni par ma fâcheuse habitude d'argumenter. La plupart des hommes que j'avais connus avant lui n'aimaient pas les femmes qui argumentent. Lui, si.
Mais Shamsî était différent. Il semblait apprécier ma vivacité d'esprit. Il m'avait même défiée, un sourire en coin aux lèvres.
De fil en aiguille, la tension entre nous était devenue électrique. Nous nous étions retrouvés sur la piste de danse. J'avais tenu à lui montrer que je savais danser, et pas seulement à l'américaine. Je m'étais déhanchée avec sensualité au rythme de la musique orientale. Il s'était révélé un excellent danseur, me guidant avec assurance, me faisant tourner, m'éloignant pour mieux me ramener contre lui, ses mains fermes sur mes hanches.
Ma mère m'avait toujours dit que le raqs sharqi était une danse faite de courbes et de promesses silencieuses. Ce soir‑là, j'en ai compris chaque nuance.
À la fin de la chanson, penché tout près de mon oreille, il avait murmuré : - Continuons cette expérience ailleurs... dans ma suite.
Ça n'a jamais été dans mes habitudes de suivre de parfaits étrangers comme ça. Les histoires d'un soir, ce n'est pas du tout mon truc. Mais avec lui, tout était différent.
Mon cœur battant la chamade, j'avais accepté.
Dès que la porte s'était refermée, il avait pris les rênes avec une assurance naturelle. Une domination sensuelle, attentive, qui m'avait enivrée.
Cette nuit avait été un véritable tourbillon de désir. Il m'avait menée aux frontières du plaisir avec une maîtrise presque cruelle, me faisant jouir encore et encore jusqu'à ce que je crie son nom.
Dans un élan du cœur, il avait lui-même murmuré contre ma peau d'une voix rauque: - Qamari...
Sa lune. Un mot doux chargé de sens pour un Nahruniens.
J'étais sa lune, et lui était mon soleil.
Au petit matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner au lit, j'avais cru que quelque chose de durable venait de naître entre nous. Mais tout avait basculé dès que nous avions quitté la chambre.
Un membre de la délégation nahruniennes était venu lui murmurer quelque chose à l'oreille. Son visage avait changé instantanément. Il m'avait demandé de partir devant, promettant de me rejoindre à la conférence du professeur Wynn à laquelle nous étions tous les deux impatients d'assister.
Mais il n'est jamais venu. C'est la dernière fois que je l'ai vu.
Quand j'ai cherché à le retrouver, il n'existait plus. Aucune trace. Comme s'il avait été effacé.
Je soupire profondément, la gorge nouée, et me glisse dans mon lit. Les images de cette nuit reviennent par vagues : ses mains retenant mes poignets au-dessus de ma tête, sa bouche fiévreuse sur ma peau, son regard si dominant...
Mon corps tremble encore de ce désir lancinant que je n'arrive jamais à apaiser complètement depuis cette fameuse nuit.
Je me tourne et me retourne entre les draps.
Shamsî... Pourquoi es-tu parti sans dire au revoir ?
Le sommeil finit par m'emporter, mais même dans l'obscurité, le prince d'Orient continue de hanter mes pensées dans un mélange de colère, de désirs inassouvis et d'un amour que je ne parviens pas à effacer.
Demain, Naïla aura six ans. Et moi, je continuerai à me battre pour nous deux. Même si je suis seule.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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