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Chapitre 1
Léonie Dubois sentit la vie revenir dans son corps, mais ce n'était pas une sensation agréable, c'était une suffocation. L'air était épais, lourd, saturé de l'odeur de la richesse, un mélange de cire d'abeille, de bois précieux et de parfum de rose. Elle ouvrit les yeux et vit un plafond orné de moulures dorées. Ses mains reposaient sur des draps de soie, si doux qu'ils semblaient irréels.
Ce n'était pas sa réalité.
Sa réalité, c'était une cave humide. Le sol en terre battue, froid et collant. L'odeur de la moisissure et de son propre désespoir. Les chaînes qui lui mordaient les chevilles. La faim qui lui tordait les entrailles. La dernière chose dont elle se souvenait, c'était le froid glacial qui envahissait son corps, un soulagement bienvenu après des années de souffrance. Elle était morte. Elle en était certaine.
Pourtant, elle était là, dans ce lit luxueux, dans cette chambre qu'elle reconnaissait. C'était la chambre d'Antoine Lefèvre, l'homme qu'elle avait aimé plus que sa propre vie, l'homme qui l'avait détruite.
Un bruit de papier déchiré la fit sursauter. Antoine se tenait près de la fenêtre, le dos tourné. Le soleil couchant filtrait à travers les rideaux, projetant sa silhouette sombre dans la pièce. Il tenait dans ses mains leur contrat de mariage, le document pour lequel elle avait tout sacrifié. D'un geste sec, il le déchira en deux, puis en quatre, et laissa les morceaux tomber sur le tapis persan.
« C'est fini, Léonie. »
Sa voix était calme, mais chaque mot était un coup. Il se retourna. Son visage était le même, ce visage charismatique qui avait capturé le cœur d'une jeune artiste de rue nomade. Mais ses yeux... ses yeux étaient différents. Ils n'étaient plus remplis de la haine tordue qui l'avait animée pendant des années. Ils étaient remplis d'une sorte de pitié, d'une détermination froide.
« Qu'est-ce que... » commença-t-elle, sa voix rauque.
« Nous avons une seconde chance, » l'interrompit-il. « Une chance de tout réparer. Dans ma vie antérieure, j'ai fait une terrible erreur. J'ai laissé Camille mourir. »
Camille. Sa cousine. Le nom résonna dans la tête de Léonie comme un glas. La cause de tout son malheur.
« À cause de moi, Camille a été humiliée publiquement, rejetée par toute la haute société. Elle n'a pas supporté la honte et s'est suicidée. Et moi, aveuglé par la culpabilité, je t'ai tenue pour responsable. Je t'ai fait payer pour sa mort. »
Il fit une pause, comme s'il attendait une réaction. Mais Léonie restait silencieuse, son esprit tourbillonnant. Elle se souvenait. Oh oui, elle se souvenait. Elle se souvenait de la naissance de leur premier enfant, un garçon. Antoine l'avait pris dans ses bras, l'avait regardé avec une froideur terrifiante, et l'avait étouffé sous ses yeux. Il avait fait de même avec leur deuxième, une fille, puis avec leur troisième, un autre garçon. Puis il l'avait jetée dans cette cave, la laissant pourrir lentement, la torturant sans relâche, chaque jour étant un nouveau rappel de la mort de Camille.
« Cette fois, je vais la sauver, » continua Antoine, ignorant le tumulte intérieur de Léonie. « Je vais d'abord épouser Camille. Je vais lui donner le statut et la protection qu'elle mérite. Je la sauverai du destin tragique qui l'attend. »
Il s'approcha du lit, son regard se posant sur elle avec une sorte de tendresse calculée qui lui donna la nausée.
« Ne t'inquiète pas, Léonie. Ce ne sera que temporaire. Dans sept jours, une fois que Camille sera en sécurité et que le scandale sera évité, je divorcerai. Et ensuite, je t'épouserai. De toute façon, ta troupe ne te retrouvera pas avant sept jours. C'est le temps qu'il leur a fallu la dernière fois. Nous aurons toute la vie devant nous. »
Léonie le regarda, son visage un masque impénétrable. Sept jours. Il pensait avoir sept jours. Il ignorait tout du médaillon qu'elle portait autour du cou, caché sous sa chemise de nuit. Un médaillon de localisation magique, un lien indéfectible avec sa troupe, sa famille.
Dans sa vie antérieure, pour l'épouser, pour lui prouver son amour absolu, elle avait subi un rituel atroce pour en supprimer la magie. La douleur avait été inimaginable, comme si on lui arrachait une partie de son âme. Tout ça pour lui. Pour qu'il n'ait jamais à craindre que sa famille ne la retrouve et ne la ramène.
Mais dans cette vie, elle n'avait fait aucune promesse. Dans cette vie, elle avait déjà vécu l'enfer.
Dès qu'Antoine lui tourna le dos pour regarder à nouveau par la fenêtre, savourant son plan de rédemption, Léonie ferma les yeux. Elle se concentra sur le médaillon contre sa peau. Il n'y avait plus de barrière. Plus de rituel douloureux. Elle relâcha simplement le contrôle qu'elle exerçait instinctivement dessus. Une douce chaleur se propagea dans sa poitrine. Le signal était parti.
Sa troupe n'aurait pas besoin de sept jours. Ils la trouveraient en moins de trois.
Et cette fois, quand ils viendraient, elle partirait avec eux sans un regard en arrière. Elle retournerait auprès des siens. Elle épouserait Étienne Moreau, le jeune chef charismatique de sa troupe, l'homme à qui le destin l'avait liée par tirage au sort avant qu'elle ne s'enfuie. L'homme qu'elle avait rejeté pour un monstre.
Plus jamais elle ne partagerait le lever et le coucher du soleil avec Antoine Lefèvre. L'aube de sa nouvelle vie se lèverait sans lui. Le crépuscule de son ancienne vie était enfin arrivé. L'air de la chambre semblait soudain moins suffocant, comme si une fenêtre invisible s'était ouverte sur un avenir qu'elle allait enfin choisir.
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