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Chapitre 1
Quand la porte s'est ouverte, j'ai d'abord cru à une hallucination. Manon se tenait sur le seuil, un léger sourire aux lèvres, comme si elle revenait juste de faire les courses. Mais elle n'était pas partie faire les courses, elle était partie en mission à l'étranger pendant deux ans. Et elle n'était pas seule.
À ses côtés, une poussette double. Dedans, deux bébés emmitouflés dormaient paisiblement.
Mon cerveau a mis quelques secondes à traiter l'information. Huit ans de mariage, huit ans d'essais infructueux pour avoir un enfant, huit ans où elle me disait que le problème venait peut-être de moi, de mon stress, de mon travail. Et là, elle revenait avec des jumeaux.
« Surprise ! » a-t-elle lancé d'un ton enjoué, en poussant la poussette à l'intérieur de notre maison.
Ma voix est sortie, rauque, à peine un murmure.
« Manon, c'est quoi ça ? »
Elle a haussé un sourcil, comme si ma question était la plus stupide du monde.
« Ben, des bébés, Alex. Nos enfants. »
Nos enfants. Le mot a résonné dans le vide de mon crâne. J'ai regardé les visages paisibles des nourrissons, puis le sien, impassible. Rien ne collait. C'était impossible.
« Je ne comprends pas, » ai-je bafouillé. « Comment ? »
Elle a soupiré, un air d'impatience sur le visage, comme si elle devait expliquer une évidence à un enfant lent.
« C'est une longue histoire. Viens, on va s'asseoir. »
Elle s'est installée dans le canapé comme une reine reprenant son trône, attendant que je la serve. Je suis resté debout, les pieds comme cloués au sol.
« Manon, explique-toi. Maintenant. »
Elle a levé les yeux au ciel.
« D'accord, d'accord, pas la peine de prendre ce ton. Tu te souviens d'Étienne ? Mon amour de jeunesse. »
Mon estomac s'est noué. Étienne. Bien sûr que je m'en souvenais. L'homme dont elle parlait avec une nostalgie brillante dans les yeux, l'homme qu'elle disait avoir été son seul grand amour avant moi. Une excuse parfaite pour minimiser notre propre relation à chaque dispute.
« Il est très malade, Alex. Il va mourir. »
Elle a dit ça d'un ton plat, sans émotion.
« Avant de partir, il a fait congeler son sperme. Il voulait laisser une trace de lui sur cette terre. C'était son dernier vœu. Et comme nous n'arrivions pas à avoir d'enfants, j'ai pensé que... ce serait une belle chose à faire. Pour lui. Pour nous. Je me suis fait inséminer là-bas. »
J'ai éclaté d'un rire amer, un son horrible qui a fait sursauter un des bébés.
« Tu te fous de moi ? Tu es partie deux ans, tu reviens avec les enfants d'un autre homme et tu t'attends à ce que je dise merci ? »
Son visage s'est durci.
« Ne sois pas égoïste, Alexandre. C'est le geste d'un homme mourant. Et puis, ce sont des enfants. Ils ont besoin d'un père. Tu seras leur père. »
Puis elle a porté le coup de grâce.
« D'ailleurs, il va falloir que tu démissionnes. Ces deux-là demandent beaucoup d'attention, et mon père est malade aussi, tu le sais. Il faut bien que quelqu'un s'occupe de tout ce monde. Ton salaire d'ingénieur n'est pas si indispensable, on se débrouillera. »
Je la regardais, et pour la première fois en huit ans, je ne voyais plus la femme que j'aimais. Je voyais une étrangère, une manipulatrice froide et calculatrice. Elle ne me demandait pas mon avis, elle me donnait des ordres. Elle avait planifié toute ma vie sans même m'en parler.
Mon silence a dû l'irriter.
« Quoi ? Tu ne vas rien dire ? Après tout ce que j'ai fait pour nous donner enfin une famille ? »
« Une famille ? » ai-je répété, le mot me brûlant les lèvres. « Tu as détruit notre famille, Manon. »
Je me suis retourné et je suis monté dans notre chambre, la tête vide. J'avais besoin de respirer. Mon regard s'est posé sur sa valise, ouverte sur le lit. Elle n'avait pas encore défait ses affaires. Machinalement, j'ai commencé à ranger, comme un automate. C'est là que je l'ai vu.
Au fond de la valise, sous une pile de vêtements féminins, un caleçon d'homme. Un modèle cher, d'une marque que je ne portais pas. Il n'était pas neuf. Mon sang s'est glacé. J'ai continué à fouiller, les mains tremblantes de rage et de dégoût. Dans une petite pochette de toilette, à côté de son maquillage, une boîte de préservatifs. Ouverte. Il en manquait plusieurs.
Insémination artificielle. Mon œil.
Le mensonge était là, tangible, sordide. La trahison n'était pas qu'émotionnelle, elle était physique, crasse. Elle s'était moquée de moi pendant des années, et elle continuait de le faire, droit dans les yeux.
Je suis redescendu. Elle donnait le biberon à l'un des jumeaux, l'air parfaitement sereine.
Le dégoût a submergé la tristesse. J'ai attrapé mon ordinateur portable sur la table du salon, je l'ai ouvert et j'ai cherché un modèle de convention de divorce en ligne. J'ai rempli nos noms, sans la moindre hésitation. Chaque lettre que je tapais était une libération. J'ai imprimé le document.
Je me suis approché et j'ai posé les feuilles sur la table basse, juste à côté du biberon.
« Qu'est-ce que c'est ? » a-t-elle demandé sans même lever les yeux, son attention entièrement tournée vers le bébé.
« Notre divorce. »
Là, elle a relevé la tête, un éclair de panique pure dans le regard, vite remplacé par une fureur froide.
« Tu es devenu fou ? On ne peut pas divorcer, on a des enfants maintenant ! »
« Tu as des enfants, Manon. Pas nous. »
Elle s'est levée d'un bond, le bébé toujours dans ses bras.
« Tu n'as pas le droit de me faire ça ! Après tout ce que j'ai sacrifié ! »
J'ai ri, un rire sans joie.
« Sacrifié ? C'est moi qui ai tout sacrifié ! J'ai payé tes études, j'ai remboursé les dettes de tes parents, j'ai mis ma carrière entre parenthèses pour que tu puisses poursuivre tes 'missions' à l'autre bout du monde. J'ai accepté de vivre loin de ma propre famille pour toi. Et voilà comment tu me remercies ? »
Mon téléphone a vibré dans ma poche. C'était elle. Elle m'appelait depuis le salon. Je l'ai regardée, interloqué. Elle tenait son téléphone à l'oreille, me fixant avec défi. J'ai décroché.
« Tu vas le regretter, Alex, » a-t-elle sifflé dans le combiné, bien que je sois à trois mètres d'elle. « Tu ne peux pas vivre sans moi. Tu n'es rien sans moi. »
C'est là que j'ai compris. Elle ne me voyait pas comme un mari, mais comme un acquis. Un serviteur. Un portefeuille sur pattes.
Pendant huit ans, j'avais été aveugle. J'avais tout donné à une femme qui ne m'avait jamais respecté, jamais aimé. Elle m'avait utilisé, vidé de ma substance, et maintenant elle voulait que j'élève les enfants de son amant en la remerciant.
La douleur était immense, un gouffre béant dans ma poitrine. Mais sous la douleur, une nouvelle sensation émergeait, froide et dure comme de l'acier : la résolution.
C'était fini. Pour de bon.
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