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Chapitre 2
Le lendemain matin, l'atmosphère dans la maison était irrespirable. Manon agissait comme si de rien n'était, s'occupant des jumeaux avec une efficacité redoutable, me lançant des ordres entre deux changements de couches.
« Alex, va faire les courses, il n'y a plus de lait. »
« Alex, la poubelle est pleine. »
« Alex, pense à appeler ma mère, elle veut des nouvelles. »
Je l'ignorais, me préparant un café en silence. Mon silence semblait l'énerver plus que n'importe quelle dispute.
« Tu comptes faire la tête longtemps ? » a-t-elle fini par lancer, excédée. « C'est ridicule. Tu te comportes comme un enfant. »
Je me suis tourné vers elle, ma tasse à la main.
« L'enfant, ici, c'est toi, Manon. Tu crois que la vie est un jeu où tu peux changer les règles comme ça te chante. »
Elle a ricané.
« Les règles ? Quelles règles ? Celles où tu te caches derrière ton travail d'ingénieur minable pendant que moi, je construis quelque chose ? Une famille ! »
« Mon travail minable ? » ai-je répété, le calme de ma propre voix me surprenant. « Ce travail minable a payé cette maison. Il a payé la voiture que tu conduis. Il a payé les 'missions' à l'étranger qui t'ont permis de me tromper et de tomber enceinte de ton amant. Alors un peu de respect, s'il te plaît. »
Sa mâchoire s'est crispée.
« Je t'interdis de parler d'Étienne comme ça ! C'est un homme bien meilleur que toi. Il a du charisme, lui. Il a des rêves. Toi, tu n'es qu'un petit bourgeois sans ambition. »
Chaque mot était un coup de poignard. Mais étrangement, ça ne me faisait plus aussi mal. C'était comme si la douleur de la veille m'avait anesthésié. Je voyais clair, enfin.
J'ai posé ma tasse et j'ai commencé à rassembler mes affaires. Je devais partir de cette maison. Elle n'était plus la mienne.
C'est à ce moment-là que le facteur a sonné. C'était une lettre recommandée. Je l'ai prise machinalement et j'ai signé. Elle était adressée à "Monsieur et Madame Dubois". Je l'ai ouverte dans le couloir.
C'était une notification du service du cadastre. Un acte de vente.
Je l'ai lue une fois, puis deux, puis trois. Je ne comprenais pas. Le document stipulait que la maison, notre maison, que j'avais achetée avec mon héritage et des années de prêt que je remboursais seul, avait été transférée. Le nouveau propriétaire était un certain... Étienne Moreau.
La transaction avait été faite il y a six mois. Elle avait utilisé une procuration que je lui avais signée il y a des années, une procuration "au cas où il m'arriverait quelque chose", disait-elle. J'avais été tellement stupide.
J'ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Ce n'était pas juste de l'infidélité. C'était un vol. Une escroquerie planifiée. Elle ne s'était pas contentée de me briser le cœur, elle m'avait dépouillé de tout ce que je possédais.
Je suis retourné dans le salon, la lettre tremblant dans ma main.
« Manon, c'est quoi ça ? »
Elle a jeté un œil au papier et a haussé les épaules.
« Oh, ça. Étienne n'avait nulle part où aller. Il est malade, il a besoin de stabilité. C'était la moindre des choses. De toute façon, cette maison était trop grande pour nous. On trouvera autre chose. »
« On ? » ai-je crié, perdant tout contrôle. « Il n'y a plus de 'on' ! Tu as donné ma maison à ton amant ! »
« Notre maison, » a-t-elle corrigé froidement. « Et ne crie pas, tu vas réveiller les bébés. »
Sa désinvolture était monstrueuse. J'ai compris qu'il n'y avait plus rien à discuter, plus rien à sauver. Je n'étais pas face à une femme qui avait fait une erreur, mais face à un prédateur.
Je suis remonté, j'ai attrapé mon ordinateur et j'ai fait ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. J'ai envoyé un email à mon ancien professeur d'université, un artiste reconnu qui avait monté une galerie en Australie. Il m'avait toujours dit que j'avais du talent, que j'avais gâché ma vocation en devenant ingénieur. Je lui ai demandé s'il aurait une place pour moi, n'importe quoi, un assistant, un technicien.
Puis, j'ai ouvert un autre onglet. J'ai réservé un billet d'avion pour Sydney. Aller simple. Pour la semaine suivante. Enfin, j'ai rédigé ma lettre de démission. C'était fait. En moins d'une heure, j'avais démantelé la vie qu'elle avait tenté de m'imposer.
Le soir, elle est sortie. "Je vais voir une amie," a-t-elle dit. Je savais qu'elle mentait. Une curiosité morbide m'a poussé à la suivre. Elle s'est rendue dans un petit restaurant thaïlandais du centre-ville. À une table, Étienne l'attendait.
Je me suis caché de l'autre côté de la rue, observant la scène à travers la vitre. Manon, qui avait toujours prétendu détester la nourriture épicée, qui me faisait des scènes si je mettais une pincée de piment dans mes plats, était en train de commander le curry le plus fort du menu. Je l'ai vue rire, ses yeux brillant d'une lumière que je ne lui avais pas vue depuis des années.
Puis, j'ai vu le geste qui a achevé de me briser. Elle a pris une bouchée de son plat, une soupe fumante, et l'a portée aux lèvres d'Étienne, soufflant doucement dessus pour la refroidir. C'était un geste intime, un geste qu'elle n'avait jamais eu pour moi. Toute sa prétendue aversion pour les épices, toutes ces petites choses qui avaient défini notre quotidien, n'étaient qu'un mensonge de plus.
Je suis rentré, le cœur vide. Mon téléphone a sonné. C'était sa mère.
« Alexandre ! Manon m'a dit que tu faisais des histoires. C'est indigne de toi. Tu as une famille maintenant, tu dois prendre tes responsabilités. Manon a besoin de toi, les enfants ont besoin de toi. Tu vas tout de suite arrêter tes bêtises et t'occuper d'eux, c'est compris ? »
Sa voix était agressive, autoritaire. La même voix qui, pendant des années, m'avait demandé de l'argent, des services, des sacrifices.
J'ai inspiré profondément, une froideur nouvelle m'envahissant.
« Non. »
Il y a eu un silence à l'autre bout du fil.
« Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ? »
« J'ai dit non, » ai-je répété, chaque syllabe pesée. « Je ne m'occuperai ni de votre fille, ni de ses enfants. C'est terminé. Ne m'appelez plus jamais. »
Et j'ai raccroché. Pour la première fois de ma vie, je lui tenais tête. C'était un début.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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