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Chapitre 1 La Femme Que Personne Ne Voyait
La pluie tombait sur la ville de Valéris depuis l'aube.
Derrière les immenses baies vitrées du dernier étage de la résidence D'Averny, les lumières des gratte-ciel semblaient flotter dans un océan gris.
Cette maison représentait le sommet du pouvoir.
Une demeure où les plus grands dirigeants du pays rêvaient d'être invités.
Une demeure appartenant à la famille D'Averny.
Une famille dont le nom suffisait à ouvrir toutes les portes.
Mais pour Élia Varenne, cette maison n'avait jamais été un foyer.
Cela faisait sept ans qu'elle y vivait.
Sept ans qu'elle partageait le même toit que Kaël D'Averny.
Sept ans qu'elle portait le titre d'épouse du futur chef du groupe D'Averny International.
Et pourtant...
Elle avait toujours eu l'impression d'être une étrangère.
Comme une silhouette invisible traversant les couloirs d'un palais qui ne lui appartenait pas.
Ce matin-là, Élia était debout dans la cuisine.
Elle préparait le café.
Comme chaque matin.
Elle connaissait parfaitement les habitudes de Kaël.
Deux sucres.
Pas de lait.
Une température précise.
Pas trop chaud.
Pas trop froid.
Elle connaissait aussi la manière dont il aimait ses chemises repassées, l'ordre dans lequel il lisait ses dossiers, les jours où ses réunions étaient plus longues.
Elle connaissait tellement de choses sur lui.
Mais lui...
Que savait-il d'elle ?
Probablement rien.
Un bruit de pas résonna derrière elle.
Élia n'eut même pas besoin de se retourner.
Elle savait déjà qui c'était.
Kaël.
Son mari.
L'homme qu'elle avait épousé à vingt ans.
L'homme qui n'avait jamais prononcé une seule fois les mots qu'une épouse espérait entendre.
« Bonjour, Kaël », dit-elle doucement.
Aucune réponse.
Elle posa simplement la tasse devant lui.
Kaël D'Averny prit place à la table.
À trente et un ans, il possédait déjà l'aura d'un homme qui contrôlait tout ce qui l'entourait.
Grand.
Élégant.
Froid.
Son visage était parfaitement impassible.
Ses yeux sombres ne révélaient jamais rien.
Pendant longtemps, Élia avait essayé de comprendre cet homme.
Elle avait cherché une faille.
Un moment où il pourrait enfin la voir autrement que comme une obligation imposée par son grand-père.
Mais elle avait fini par comprendre.
Certaines portes ne s'ouvrent jamais.
Même si on frappe pendant sept ans.
Kaël but une gorgée de café.
Puis il posa doucement la tasse.
« Élia. »
Elle s'arrêta.
Son ton était différent.
Plus sérieux que d'habitude.
Elle posa la théière et se tourna vers lui.
« Oui ? »
Un silence lourd tomba dans la pièce.
Kaël évitait rarement son regard.
Mais cette fois, il semblait chercher la meilleure façon de prononcer ses paroles.
Finalement, il parla.
« Je veux divorcer. »
Le monde aurait dû s'arrêter.
Une autre femme aurait peut-être laissé tomber la tasse qu'elle tenait.
Une autre femme aurait peut-être crié.
Pleurer.
Supplier.
Demander pourquoi après sept années.
Mais Élia resta immobile.
Comme si elle avait attendu cette phrase depuis longtemps.
Parce qu'au fond...
Elle l'avait toujours su.
Kaël n'était pas son mari.
Pas vraiment.
Son cœur appartenait déjà à quelqu'un d'autre.
Serena Valmont.
La femme parfaite.
La femme admirée par tout le pays.
La femme que Kaël aimait avant même leur mariage.
Élia baissa légèrement les yeux.
Puis elle demanda simplement :
« Avec Serena ? »
Kaël resta silencieux quelques secondes.
Mais son silence était déjà une réponse.
« Oui. »
Un simple mot.
Un mot qui aurait détruit quelqu'un d'autre.
Mais Élia inspira doucement.
Elle regarda la maison autour d'elle.
Cette maison où elle avait vécu seule.
Cette maison où elle avait appris à sourire alors qu'elle souffrait.
Cette maison où la seule personne qui l'avait réellement aimée était Dame Isabelle D'Averny.
Sa grand-mère.
La femme qui l'avait protégée.
La femme qui avait forcé Kaël à l'épouser avant de mourir.
Élia se souvenait encore de ses dernières paroles.
« Un jour, Kaël comprendra qui tu es vraiment. »
À l'époque, Élia avait souri tristement.
Parce qu'elle ne croyait pas que ce jour arriverait.
Elle posa ses mains sur la table.
Puis elle répondit :
« D'accord. »
Kaël fronça légèrement les sourcils.
Il semblait presque surpris.
Il avait probablement imaginé une scène différente.
Des reproches.
Des larmes.
Une tentative de négociation.
Mais Élia ne faisait rien de tout cela.
« C'est tout ? » demanda-t-il.
Elle releva les yeux vers lui.
Ses yeux gris argentés étaient calmes.
« Qu'est-ce que tu veux que je dise, Kaël ? »
Il resta silencieux.
« Tu ne m'aimes pas depuis sept ans. »
Sa voix n'était pas accusatrice.
Elle énonçait simplement un fait.
« Je ne peux pas obliger quelqu'un à aimer une personne qu'il n'a jamais choisie. »
Cette phrase toucha quelque chose en lui.
Très légèrement.
Mais Kaël détourna rapidement le regard.
« Alors nous sommes d'accord. »
Élia hocha la tête.
Puis elle ajouta :
« J'ai seulement une condition. »
Kaël la regarda.
Méfiant.
« Une condition ? »
Elle prit une profonde inspiration.
C'était le moment.
La seule chose qu'elle voulait.
Pas pour retenir Kaël.
Pas pour vaincre Serena.
Pas pour devenir la femme qu'il aimerait.
Seulement pour elle-même.
« Accorde-moi trente jours. »
Le silence remplit la pièce.
Kaël resta immobile.
« Trente jours ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Élia regarda sa tasse de café.
Puis elle répondit doucement :
« Pendant trente jours, laisse-moi être ton épouse. »
Kaël fronça les sourcils.
« Tu l'es déjà. »
Un sourire triste apparut sur les lèvres d'Élia.
« Non. »
Cette réponse le surprit.
« Je porte ton nom. J'habite dans ta maison. Mais je n'ai jamais été une véritable épouse pour toi. »
Elle leva les yeux vers lui.
« Je veux seulement savoir ce que cela fait d'avoir un mari pendant trente jours. »
Kaël la fixa longuement.
Il cherchait sûrement une manipulation.
Une stratégie cachée.
Une raison secrète.
Mais il ne trouva rien.
Seulement une femme calme.
Une femme qui semblait déjà avoir accepté de partir.
« Après ces trente jours », continua Élia, « je partirai. Définitivement. »
« Tu partiras vraiment ? »
« Oui. »
« Sans demander d'argent ? »
Elle secoua la tête.
« Je ne veux rien de toi. »
Kaël resta silencieux.
Il ne comprenait pas.
Depuis sept ans, il avait toujours pensé qu'Élia était une femme faible, attachée à son statut d'épouse de D'Averny.
Mais aujourd'hui...
Pour la première fois...
Il avait l'impression de ne pas comprendre cette femme.
Finalement, il répondit :
« Très bien. »
Élia releva légèrement les yeux.
« Tu acceptes ? »
« Trente jours. »
Sa voix était froide.
« Après cela, notre mariage prendra fin. »
Elle hocha la tête.
« Merci, Kaël. »
Il se leva.
Comme si la conversation était terminée.
Mais avant de partir, il s'arrêta.
« Je ne changerai pas d'avis. »
Élia sourit doucement.
« Je sais. »
Kaël quitta la pièce sans ajouter un seul mot.
Élia resta immobile pendant quelques secondes.
Le bruit de ses pas s'éloigna lentement dans le couloir jusqu'à disparaître complètement.
Alors seulement, elle baissa les yeux vers la tasse de café restée devant elle.
Le café qu'elle avait préparé chaque matin pendant sept ans.
Le café d'un homme qui ne l'avait jamais regardée comme une épouse.
Un sourire triste apparut sur son visage.
Pas un sourire de bonheur.
Un sourire d'acceptation.
« Trente jours... »
Elle murmura ces mots pour elle-même.
Trente jours pour garder un dernier souvenir.
Trente jours avant de quitter cette maison.
Cette famille.
Cette vie.
Elle passa doucement ses doigts sur son alliance.
Pendant sept ans, elle avait porté ce symbole avec l'espoir qu'un jour il représenterait quelque chose.
Mais peut-être qu'elle s'était simplement accrochée à un rêve qui n'avait jamais existé.
Élia ferma les yeux.
Elle se rappela les paroles de Dame Isabelle D'Averny avant sa disparition.
Une phrase qu'elle n'avait jamais oubliée.
« Élia... promets-moi une chose. Peu importe ce qui arrivera, ne laisse personne te faire oublier ta valeur. »
À l'époque, elle avait simplement hoché la tête.
Mais aujourd'hui, elle comprenait enfin.
Cette promesse serait peut-être la chose la plus difficile à tenir.
Elle ouvrit les yeux et regarda une dernière fois cette immense maison.
Une maison où elle avait été présente chaque jour...
Mais où personne n'avait réellement remarqué son absence.
Elle se leva calmement et débarrassa la table.
Comme toujours.
Parce que même lorsqu'une personne décide de partir...
Elle doit encore attendre le bon moment pour fermer la porte.
Et pendant trente jours...
Élia Varenne allait continuer à jouer son dernier rôle.
Celui de l'épouse de Kaël D'Averny.
Sans savoir qu'un jour, ceux qui l'avaient ignorée regretteraient profondément de ne jamais avoir cherché à la connaître.
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